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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


La La Land, Damien Chazelle, 2017

Publié par Romaric Berland sur 6 Février 2017, 16:22pm

Catégories : #Cinéma américain

La scène la plus importante de La La Land est peut-être celle où Sebastian (Ryan Gosling), un musicien de jazz plus-puriste-tu-meurs, intègre le groupe de son ami Keith lors d'une session d'enregistrement. Alors que les premières notes fleurent bon le jazz old school, Keith allume amplis et guitare et fait basculer le morceau dans un pot-pourri électro-pop, sous les yeux d'un Sebastian médusé et surtout, navré. "Comment veux-tu être révolutionnaire si tu es conservateur ?" lui dira Keith, persuadé que pour sauver le jazz, il faut trouver une conciliation avec le présent.

Dans cette scène, où le personnage de Ryan Gosling voit son intégrité artistique remise en cause face aux exigences commerciales et aux impératifs de la mode du moment, peut se lire toute la problématique de La La Land et de Damien Chazelle. En suivant l'ascension de Mia et Sebastian, le réalisateur raconte une histoire d'amour et de désillusion, où les rêves bigger than life des personnages s'encastrent face à la réalité. Peut-on percer sans se renier ? Peut-on toucher à la célébrité sans sacrifier qui l'on est et qui l'on aime ? Avec cet hommage aux comédies musicales de l'âge d'or Hollywoodien, le réalisateur semble se poser (à égalité de Sebastian) comme le protecteur et continuateur d'un art désuet, précisément passé de mode, contre les impératifs d'une industrie (Hollywood) qui suit les caprices du temps et qui court après ce qui buzz. Seulement, en accédant aux portes des studios après le succès de Whiplash, en embauchant les stars les plus hypes du moment (Ryan Gosling et Emma Stone, réunis encore une fois à l'écran) et en cédant aux effets de styles les plus tapageurs (plan-séquences, couleurs à gogo et autres cabrioles techniques), on se demande si le geste de Chazelle ne rejoint pas plutôt celui de Keith, prostituant le jazz dans les courants de la modernité. 

De fait, il semble difficile de statuer : La La Land est-il une entreprise de réconciliation néo-classique avec une tradition perdue ? Est-il un moyen de revisiter le genre de la comédie musicale dans une perspective critique et réflexive, pour montrer son impossibilité de nos jours ? Est-il un pastiche ou une parodie (après tout, la question pourrait presque se poser) ? Ou est-il une tentative de remise au goût du jour d'un genre considéré comme vieillot ? A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous n'avons toujours pas trouvé la réponse. Peut-être que La La Land est en vérité un peu de tout ça, le réalisateur se plaisant volontiers à jouer sur tous les tableaux, ressuscitant le charme du Cinémascope tout en revisitant la comédie musicale sur un mode résolument mineur (refus du happy end, numéros musicaux et dansants peu spectaculaires...). En tout cas, preuve est faite que le dernier long métrage de Damien Chazelle est une oeuvre beaucoup plus subtile et retorse qu'elle peut en avoir l'air au premier abord. Et c'est tant mieux.

Reste que sous ses atours consensuels, le film nous pose problème, comme si son succès hystérique reposait sur une forme de malentendu. Dans une perspective anti-moderne, Chazelle semblait vouloir revenir à la source d'un genre, et le voilà en train de caresser le spectateur dans le sens du poil et à flatter les goûts du moment (le culte du vintage, un art fétichiste de la citation et de la référence à foison). Après un premier film percutant, au classicisme sec et aux positions morales résolument troubles ("Je préfère faire un bon film fasciste qu'un mauvais film de gauche" avait alors dit Chazelle à Chronicart pour répondre à la polémique autour de Whiplash), La La Land nous apparaît trop apprêté, trop maquillé, à l'image des tenues ridicules qu'enfile Gosling après avoir intégré le groupe de Keith. Jusqu'à quel point ce nouveau film marque-t-il un affadissement de l'art du cinéaste après son passage à Hollywood ? Seul le temps nous le dira. Mais de la part de Damien Chazelle, on était en droit d'attendre bien plus qu'un film aimable et bien appliqué. "Il n'existe pas deux autres mots plus néfastes que "bon boulot"" disait Fletcher dans Whiplash. Peut-on percer sans se renier ? Il faut croire que non. 

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