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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


La Cérémonie, Claude Chabrol, 1995

Publié par Romaric Berland sur 3 Février 2017, 14:38pm

Catégories : #Cinéma européen

Coup de feu dans une bibliothèque. Après avoir froidement exécuté les membres de la famille Lelièvre, bourgeois de province confortablement installés devant la retransmission télévisée de Don Giovanni de Mozart, Sophie, leur ancienne servante, décharge son arme sur les livres rangés sur les étagères. Pour cette travailleuse analphabète, la violence sociale nichée dans les rapports de classe ne tient pas tellement dans les individus qui incarnent le pouvoir. Au contraire, son essence réside dans le langage, dans les mots qui agressent, qui humilient, qui déshumanisent l’autre. Au début du film, les Lelièvre s’interrogent : comment vont-ils appeler Sophie, cette nouvelle domestique qu’ils veulent employer ? «Boniche » ? « Gouvernante » ? « Bonne à tout faire » ? Quel mot serait le moins humiliant, tout en traduisant ce rapport vertical entre un dominant et un dominé ?

Dans la Cérémonie de Claude Chabrol, les mots ont un pouvoir tyrannique (voir le début du film où Mme Lelièvre impose à Sophie de boire un thé). Ils enferment les individus dans des cases d’où ils ne peuvent s’évader. Ils sont à la fois un instrument nécessaire à la socialité, et en même temps, ils déterminent des rapports de force. Curieusement, la violence contestataire de Sophie n’a pas pour terreau son activité professionnelle de servante. Attachée à son métier qu’elle accomplit avec un véritable zèle, elle n’est pas une prolétaire horrifiée par sa condition d’inférieur, elle ne rechigne pas face aux ordres de ses maîtres. En revanche, seuls les mots sont vécus comme une agression. Lorsque les Lelièvre lui laissent notes et messages écrits, son visage est comme défiguré face à la douleur que lui infligent les mots : convulsé, crispé, ce visage d’ordinaire si impassible se fige dans une expression d’angoisse. Face à ces signes qu’elle ne sait déchiffrer, Sophie se trouve réduite à l’impuissance. Tel est son secret, la vérité honteuse qu’elle cherche à dissimuler à tous comme une preuve ultime de sa soumission, de son infériorité. D’où l’importance et la violence de la scène où Melinda, la fille des Lelièvre, découvre la vérité. Compatissante, la jeune fille prend en pitié sa domestique, parfaitement consciente de la souffrance et de la précarité subie par « ces gens-là ». Dans cet acte de dénomination, qui dit toute la prétention et l’hostilité de celui qui le prononce, peut se lire la violence et l’humiliation nichée dans le langage : c’est ce démonstratif qui signe l’arrêt de mort de la famille Lelièvre. A travers cette révélation, c’est le peu de respectabilité et d’estime que Sophie avait pour elle-même qui s’envole : le pouvoir du langage repose sur le fait qu’il est un instrument de savoir et de connaissance. D’où la rivalité amusante entre Monsieur Lelièvre, l’ « homme de lettres » éduqué, et Jeanne, la postière incarnée par Isabelle Huppert, «femme des lettres», qui scrute le courrier de la famille pour tout savoir sur eux. Connaître les ragots, les secrets honteux, c’est aussi un moyen de crever les apparences, de briser l’artificialité des codes sociaux, de savoir qui de la domestique ou de la jeune bourgeoise est une « salope ».

La Cérémonie est un film brillant parce que toute sa tension dramatique repose sur le langage et le pouvoir des mots. Certes, la supériorité sociale des Lelièvre se manifeste aussi à travers d’autres éléments (le téléviseur, le château, l’opéra…) mais c’est dans la maîtrise –ou non- du langage que se plie la violence du film, sa cruauté. Sophie peut éradiquer d’un coup de fusil les personnes, annihiler ceux qui incarnent le pouvoir, mais jamais elle ne pourra détruire sa source : le langage. Ce geste, d’un nihilisme puissant, témoigne aussi de l’impuissance radicale du personnage à verbaliser sa révolte, à la penser. Purement instinctif et pulsionnel, ce meurtre, au fond, n’a pas de sens pas plus que de raisons. Ce n’est pas un meurtre politique ou engagé. C’est une explosion, un simple cri (donc de l’infra-verbal) où s’exprime toute la frustration de Sophie et de sa complice, Jeanne, d’être déclassées et déconsidérées par le reste du monde. Avec ce suspense hitchcockien en diable, Claude Chabrol produit un thriller admirable, d’un classicisme renversant d’efficacité. Fort d'une précision de chirurgien et d'une acuité incomparables, le cinéaste français ausculte les tempéraments de ses personnages à la manière d’un Zola. Dans sa façon de filmer une bourgeoisie vivant sous cloche, loin du peuple, et dans sa critique toujours diffuse des médias de masse (la télévision comme culture du pauvre), Chabrol n’est pas sans annoncer les films de Michael Haneke, et en particulier Funny Games, qui sortira deux ans plus tard. Implacable et magistralement joué (Sandrine Bonnaire, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset et Virginie Ledoyen sont parfaits), La Cérémonie est tout simplement un grand film du cinéma français.

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