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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Paterson, Jim Jarmusch, 2016

Publié par Romaric Berland sur 16 Janvier 2017, 17:18pm

Catégories : #Cinéma américain

« A tout art, à toute entreprise humaine digne d’intérêt appartient sa poésie, une manière de faire les choses qui accomplit les possibilités de l’entreprise elle-même, qui la fait celle qu’elle est […] C’est à mon sens une vision naturelle du cinéma que de percevoir chaque mouvement, chaque position, et en particulier chaque posture et chaque geste de l’homme, tout fugitif qu’il soit, comme possédant sa poésie […] Tout art sera amené à ce savoir, à cette perception de la poésie de l’ordinaire. » Ce propos, tiré de l’essai Le cinéma nous rend-il meilleur ? du philosophe américain Stanley Cavell, semble illustrer à merveille l’entreprise de Jim Jarmusch dans son dernier beau film, Paterson. En racontant la vie d’un anonyme, le réalisateur ausculte le quotidien d’une vie banale, pleine d’humilité, et cherche, à travers le cinéma, à faire émerger la beauté du réel. A l’image de son personnage éponyme, chauffeur de bus poète à ses heures et qui écrit sur la simplicité du quotidien, Jarmusch fait de la vie ordinaire une matière poétique à travailler et surtout, à transfigurer pour en révéler la part de grandeur, de noblesse, de beauté. Eloge de la simplicité et des petits riens du quotidien, poème filmique sur nos vies dérisoires et l’inutilité de l’art, Paterson démontre bien que « le cinéma est l’art ordinaire capable de raviver notre intérêt pour notre expérience. » (Elise Domenach, Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme)

Mais cette reconquête poétique de l’ordinaire ne passe pas tant par ce que montre Jarmusch. La beauté du film ne tient pas exclusivement dans ces plans où le réalisateur filme la nature, les oiseaux, les gens, ou dans ces séquences où Paterson lit en voix off ses poèmes tandis que le montage entremêle en une multiplicité de fondus enchaînés images, texte, sons et musique. Si en littérature, la poésie réside dans la matière même du langage, dans l’agencement des mots et des sonorités, au cinéma, elle repose dans le montage et dans la succession des images. Etalé sur une semaine, le récit de Paterson épouse à la fois une progression linéaire (les jours se succèdent) et une structure cyclique (chaque journée est une répétition/variation de la précédente). La disposition des séquences retrouve donc celle d’un authentique poème : les jours sont les strophes, les scènes sont les vers, et le film offre une succession de rimes visuelles (retour des mêmes espaces, des mêmes actions) qui créent des parallélismes. Dans Paterson, le temps est la clé poétique transfigurant notre rapport au quotidien, c’est une dimension close et ouverte, à la fois stable et labile où chaque moment apparaît en même temps unique et pluriel. Dans la répétition, le quotidien ne s’épuise pas. Jarmusch parvient à renouveler et à maintenir notre étonnement pour l’ordinaire en faisant de chaque scène un recommencement, une renaissance, une « primultimité » (au sens de Jankélévitch) : chaque instant est le premier et le dernier. La répétition n’est pas retour du Même (il ne se passe jamais tout à fait la même chose) mais renouvellement permanent, source d’opportunités et d’inédit. D’où la beauté de ces plans qui ouvrent chaque chapitre où l’on voit Paterson et Laura, endormis, éclairés par la lumière du jour naissant : dans Paterson, chaque journée est une promesse de renouveau.

Répétition et variation, c’est aussi comme cela que l’on pourrait qualifier la filmographie entière de Jim Jarmusch : de Ghost Dog à Only lovers left alive, de Dead Man à Paterson, le réalisateur n’a de cesse d’affirmer sa philosophie antimoderne du monde, de filmer les villes en crise et les marginaux qui peuplent l’Amérique contemporaine. Suivre le code ancestral des samouraïs dans un monde sans foi ni loi, devenir un Indien au moment de la Conquête de l’Ouest, être un vampire romantique ou le dernier des poètes dans une modernité sans âme…les personnages des films de Jarmusch sont toujours les dépositaires de traditions, de cultures, ou d’époques menacées d’oubli. Ils se sentent en rupture spirituelle avec le présent, ils ont le sentiment d’appartenir à un autre temps (Paterson refuse entre autre d’avoir un smartphone). La nostalgie est le sentiment moteur de ce cinéma, nostalgie pour un âge d’or dont le réalisateur s’attache à filmer les vestiges, les souvenirs, la présence fantomatique. D’où son intérêt pour investir les lieux délaissés, abandonnés, en friche : le Memphis d’Elvis et de Johnny Cash dans Mystery train, Détroit dans Only lovers left alive, la ville de Paterson, berceau de William Carlos Williams ou d’Allen Ginsberg dans son dernier film. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Paterson porte le nom de la ville dans laquelle il vit : le personnage incarne l’ « esprit des lieux », l’âme mélancolique de cette bourgade à la gloire passée.

Mais dans Paterson, Jim Jarmusch ne reconduit pas totalement son regard pessimiste sur la modernité. Le long métrage entretient une correspondance secrète avec son tout premier film, Permanent vacation dans lequel Aloysius (en référence au poète français Aloysius Bertrand) était en proie au mal du siècle et errait, lassé par la vacuité de son existence, dans les quartiers désertés du New-York des années 80. A l’opposé d’Aloysius, Paterson n’est pas un poète maudit : le premier ne trouve pas de sens dans son quotidien ni de liberté dans la vie normée imposée par la société, tandis que le second a trouvé une liberté intérieure, purement spirituelle, dans son quotidien routinier. Si Aloysius est un vagabond insatisfait toujours tenté par l’Ailleurs, Paterson, lui, s’enracine dans un territoire dans lequel il trouve contentement, bonheur et stabilité. Jarmusch en profite pour raconter une belle histoire d’amour et donne à voir le spectacle d’un bonheur conjugal idyllique : entre l’impulsive Laura (délicieuse Golshifteh Farahani) et l’impassible Paterson se crée une alchimie proprement magique. La jeune femme renouvelle le monde de son amant, bouleverse les habitudes, chamboule tout dans leur maison tandis que ce dernier lui apporte stabilité et tempérance. Cet enracinement dans un foyer, ce contentement pour une vie simple et normée est tout à fait inédit dans le cinéma de Jarmusch, peuplé jusqu’ici d’icônes vagabondes et d’âmes insatisfaites lancées dans des road movies dépressifs. Paterson apparaît comme une œuvre lumineuse, pleine de sérénité, sans trouble et sans heurt, qui offre un remède au spleen du cinéaste. Elle nous dit que le bonheur et la liberté ne sont plus à chercher ailleurs. Ils sont à portée de main, dans les replis du quotidien.

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