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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Diamond Island, Davy Chou, 2016

Publié par Romaric Berland sur 20 Janvier 2017, 18:45pm

Catégories : #Cinéma asiatique, #Cinéma européen

Le film s’ouvre sur le plan d’un bout de campagne composé de quelques maisons en bois, au beau milieu d’une forêt d’arbres, sans route et sans technologie. En hors-champ, comme s’il était déjà parti, Bora, 18 ans, fait ses adieux à sa mère malade. Le jeune homme s’apprête à quitter sa terre natale avec son cousin pour travailler sur les chantiers de Diamond Island, un gigantesque complexe d’hôtels de luxe et de projets immobiliers situé sur les rives de Phnom Penh et pensé comme la vitrine du Cambodge de demain. En une coupe brutale, le réalisateur Davy Chou entrechoque les campagnes agraires et archaïques du Cambodge à l’univers urbain et modernisé de cette ville nouvelle, en pleine expansion. La verdure cède la place au béton et à la ferraille tandis que le cinéaste filme de façon quasi-documentaire les conditions de vie précaires de cette jeunesse ayant tout abandonné pour tenter de réaliser ses rêves dorés.

Entre chronique sociale et récit d’éducation adolescent, entre fiction et documentaire, Diamond island fait beaucoup penser au cinéma de Jia Zhang-Ke, et tout particulièrement à Still life. Comme le cinéaste chinois qui a filmé sur les lieux de la construction du barrage des Trois Gorges en 2007, Davy Chou insère son récit de manière quasi-organique dans un contexte réel, comme pour en prendre le pouls. Extrêmement sensible aux espaces, il documente les mutations économiques et sociales du Cambodge au sein de cet univers en constant bouleversement. Cité futuriste de verre et de lumière, où la splendeur des néons rivalise avec le gigantisme des constructions, Diamond island incarne l’entrée brutale du pays dans la modernité et son ouverture sur le monde. Elle concentre également toute une jeunesse avide d’ailleurs, portée par un désir d’Occident qu'incarne Solei, le grand frère de Bora. Parti du foyer familial sans donner de nouvelles, le jeune homme mène une vie de bohème et dirige des activités louches pour le compte d’un riche mécène américain qui l’entretient financièrement. Fasciné par sa moto vrombissante, sa belle petite amie et son look « cool », Bora délaisse ses amis du chantier et rejoint son frère dans la nuit cambodgienne. Dans sa façon de filmer de manière contemplative le spleen adolescent et l’égarement de la jeunesse, sur fond de néons et d’électro-pop, Diamond island rappelle également beaucoup Millennium Mambo d’Hou Hsiao-Hsien. En saturant l'image d'éclairages artificiels, en utilisant le numérique, les vidéos 3D et la grammaire du jeu vidéo, Davy Chou veut donner à voir le mirage qu'incarne le mythe de la modernité aux yeux d'une jeunesse médusée, comme hypnotisée (il faut d'ailleurs souligner l'excellent travail du directeur de la photographie Thomas Favel). Ce qu'il observe, c'est le divorce radical de cette jeunesse avec les valeurs traditionnelles du Cambodge : dans le sillage de son frère Solei, Bora tourne le dos à sa famille et à ses amis en quête d'un Eldorado mensonger (l'Amérique, continent onirique et toujours inaccessible), abandonnant à la fois les liens du sang (il ne reverra jamais sa mère) et les liens de solidarité sociale (ses camarades du chantier, sans oublier la belle Aza). Sa déconvenue sera sans appel et c'est dans son dernier tiers que Diamond Island laisse éclater toute l'amertume et la dureté de son propos socio-politique. 

Cependant, en dépit de toutes ces belles qualités, on peut regretter un manque d'originalité dans la démarche du réalisateur et dans son regard sur un Cambodge à deux vitesses. Davy Chou n'arrive pas vraiment à se détacher de ses prestigieux modèles, à trouver son ton et son propos bien à lui. Ce sont bien là les marques d'un premier film de fiction qui, s'il ne brille pas de génie, fait office de très belle promesse dans la carrière de ce jeune réalisateur franco-cambodgien. Diamond Island impose un cinéaste au geste sûr, nous fait découvrir un regard de metteur en scène aiguisé, qui a tout à gagner s'il s'émancipe de ses influences. On attend la suite avec intérêt.  

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