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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Sully, Clint Eastwood, 2016

Publié par Romaric Berland sur 18 Décembre 2016, 10:12am

Catégories : #Cinéma américain

Clint Eastwood est en grande forme. Après American sniper, superbe portrait en clair-obscur d'un patriote dont le film questionnait le jusqu'au-boutisme idéologique, le réalisateur s'intéresse à une nouvelle figure héroïque de l'histoire américaine récente : celle du commandant de bord "Sully" Sullenberger, pilote d'avion de ligne qui sauva ses 155 passagers en janvier 2009 en posant son avion sur l'Hudson, à New-York, après une double panne de réacteur. Loin d'un simple portrait hagiographique, Sully déjoue l'académisme et les travers lénifiants du biopic pour se révéler un passionnant film-enquête : avec beaucoup d'acuité, Clint Eastwood analyse l'impact médiatique, imaginaire, culturel et humain d'un évènement extraordinaire et observe sa récupération idéologique dans la grande mythologie américaine. Comme dans American sniper, le réalisateur ne se contente donc pas de raconter platement la vie d'un homme d'exception : il produit une oeuvre intime et éminemment politique qui interroge la façon dont un homme et sa destinée peuvent éclairer la réalité de l'Amérique contemporaine.  

 Le Capitaine Sullenberger a-t-il fait ce qu'il fallait ? La question ne cessera de tarauder le film et l'esprit de son personnage. Héros malgré lui, Sully est dépassé par les évènements et se trouve pris entre les feux des projecteurs médiatiques qui glorifient son acte courageux et ceux du NTSB qui cherchent à le décrédibiliser. Le miracle sur l'Hudson est-il une action héroïque ou le fruit d'un homme irresponsable ? Le film confronte les deux réceptions d'un même évènement et prend pour cadre l'enquête menée autour de l'accident. A cette occasion, Eastwood n'aura de cesse de tourner autour du fait divers, filmant l'amerrissage de l'avion à trois reprises et selon trois points de vue différents : celui des passagers du vol d'abord, celui des témoins extérieurs ayant assistés au crash de l'avion et, enfin, celui du cockpit, à travers le regard du commandant et de son second. Loin d'un petit jeu de virtuosité gratuite, cette construction narrative permet au réalisateur d'envisager pleinement la façon dont l'évènement a été vécu et perçu (d'abord par les protagonistes de l'accident, et ensuite, par ses spectateurs, c'est-à-dire les New-yorkais). De sorte que ce n'est pas l'incident en tant que tel qui intéresse Clint Eastwood : en allant et venant entre les points de vue et les temporalités, le réalisateur analyse avant tout l'impact qu'a eu le miracle sur l'Hudson dans l'esprit des gens et dans la société américaine. Ce qu'il observe, c'est le processus de médiatisation et de mythification d'un homme et de son action par une société qui en a été le témoin. Bref, en un mot, Eastwood raconte la fabrique d'un héros américain. Dans la continuité de Mémoires de nos pères, il décortique le processus de construction d'une icône au sein d'un pays qui a toujours pensé son histoire à travers des mythes et des images. 

Et pour le réalisateur, le "miracle sur l'Hudson" est un exorcisme collectif, celui du 11 Septembre. L'image traumatique de la catastrophe reviendra elle-même à plusieurs reprises, comme le retour d'un refoulé qui hante le Capitaine Sully et le film tout entier. Avec beaucoup de subtilité, Eastwood filme l'évènement comme le négatif de la tragédie de 2001 : la destruction et la mort cèdent la place à la survie et à la liesse collective; la pureté de la neige de janvier répond à la fournaise infernale de septembre comme un heureux symbole de l'innocence retrouvée au sein de l'Amérique. Enfin, l'impuissance collective face à la catastrophe laisse place à la lucidité et au sang froid d'un seul homme et à travers lui, de toute la communauté. "Personne ne meurt aujourd'hui" dira un sauveteur à l'un des rescapés du crash. A travers la multiplicité des points de vue, Eastwood filme cette journée comme un succès collectif. Aux yeux du réalisateur, le 15 janvier 2009, c'est l'Amérique toute entière qui a gagné. Le sauvetage des 155 passagers n'est pas seulement le fait de Sully : il est celui d'une société qui a accompli sa résilience, qui s'est unie comme un seul corps en vue du bien commun. Dans la lignée de Frank Capra et de John Ford, Clint Eastwood observe avec fascination ces moments magiques et sacrés où la société américaine dépasse tous ses conflits et ses antagonismes pour se réconcilier et se souder, pour donner vie à ses idéaux. Et cette soudure, c'est la figure du héros qui l'accomplit, qui la cristallise pour de bon dans l'imaginaire. Être un héros, c'est se faire le porte-voix et le relais de la communauté, c'est être une figure individuelle qui représente le collectif, c'est incarner dans son agir et dans son action les valeurs portées par celle-ci.

De fait, Sully est un héros pour avoir tout simplement fait ce qu'il avait à faire. Ni plus, ni moins. L'homme incarne un héroïsme du devoir et un professionnalisme humble et consciencieux qui renvoie à celui des autres héros anonymes qui traversent la caméra d'Eastwood : celui du policier, du plongeur, de l'hôtesse de l'air, du fils. D'où l'importance donnée au moment de la prise de décision lors du procès final. C'est ces 30 secondes de crise et de tiraillement qui font le héros. C'est dans cet interstice d'angoisse et d'indécision que s'éprouve le courage de l'homme -ce que les simulateurs de vol sont incapables de calculer et de comprendre. De sorte que le film et le procès se concluent tout deux sur l'aspect irremplaçable du héros. Il est une anomalie, l'exception qui confirme la règle, le doigt dans l'engrenage, celui capable de changer une catastrophe annoncée en miracle éclatant. Dans cette scène magnifique qui renvoie évidemment au procès de Monsieur Smith au Sénat, l'individu est reconnu comme un rouage essentiel de la communauté, un être unique qu'aucune machine ne saurait suppléer. Sully se clôt ainsi sur l'apothéose de son personnage principal et sur son effacement derrière la communauté : comme dans Mémoires de nos pères, comme dans American sniper, la reconstruction fictionnelle cède la place à un générique où Clint Eastwood présente une série de photographies du fait réel et des vrais gens qui ont fait cet évènement, qui ont inspiré l'oeuvre. Mais il ne s'agit pas de montrer la conformité du film avec la réalité du fait divers. Au contraire, c'est un moyen pour le réalisateur de replacer son film dans la continuité de ce processus de construction idéologique du héros, construction qu'Eastwood a analysée et qu'il perpétue en même temps. 

Car la réalité en tant que telle n'a jamais intéressé Clint Eastwood. "Si la légende est plus belle que l'histoire, imprimez la légende" disait un personnage de John Ford dans L'Homme qui tua Liberty Valance. C'est cette zone grise, floue, indécise, située  entre la réalité et sa représentation, entre la vérité et la fiction, entre l'histoire et le mythe qui fascine Clint Eastwood. Et il l'observe avec une lucidité de plus en plus vertigineuse.            

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