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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Personal Shopper, Olivier Assayas, 2016

Publié par Romaric Berland sur 30 Décembre 2016, 13:38pm

Catégories : #Cinéma européen

Froidement accueilli à Cannes et pourtant reparti auréolé du Prix de la Mise en scène (ex-aequo avec Baccalauréat), Personal Shopper ne mérite pas le flot de raillerie et de désamour qu’il a récolté. Mal fagoté, un peu inachevé, maladroit aussi, le film d’Olivier Assayas demeure une œuvre à l’intrigante beauté, un drame paranormal toujours entre deux eaux et qui ne recule jamais devant le trouble ou la confusion. Assumant l’aspect bipolaire de son récit (une personal shopper médium à ses heures végète à Paris et attend entre deux shoppings un signe de son frère jumeau décédé), Assayas ne hiérarchise pas les éléments de son scénario ou les thèmes qui peuvent le traverser : réalisme et paranormal, drame psychologique et film d’épouvante, récit de deuil et réflexion sur l’ultra-contemporain…tout cohabite, se confond et s’enrichit dans ce long-métrage qui trouve sa cohérence dans la seule présence de Kristen Stewart, de toutes les scènes. Au fond, Personal Shopper se nourrit de l’errance de son personnage principal, qui doute de tout (de son pouvoir, des signes qu’elle croit voir, de la réalité des évènements) au point de la faire sienne. Le résultat tient dans un film moins inconséquent que prévu et définitivement atypique.

Au début de Personal Shopper, Maureen investit l’ancienne maison de son frère décédé, aujourd’hui abandonnée, et veut y passer la nuit afin d’entrer en contact avec lui. « Je ne veux pas y entrer, j’ai trop de souvenirs » répondra l’ex-petite amie de Lewis. La maison, pourtant vidée de toute présence humaine, se révèle ainsi « hantée » par la mémoire des vivants, par le trop plein de souvenirs qui rend présent celui qui n’est plus. A ce lieu déserté mais chargé d’histoire répondront d’autres espaces : ceux, ultra-contemporains des magasins et des appartements de luxe, saturés de marchandises et d’activité, mais habités par un vide spirituel et ontologique. Des manoirs hantés aux boutiques déshumanisées, des lieux porteurs de mémoire aux espaces anonymes et impersonnels de la société de consommation…Personal Shopper se construit sur une cartographie précise où Assayas oppose donc deux territoires, tous deux fantomatiques, tous deux travaillés par le vide.

En portant une attention particulière aux moyens modernes de communication et à l’omniprésence des technologies numériques dans notre quotidien, le réalisateur ausculte la volatilité du contemporain : grâce à la technologie, les espaces et les temps s’interpénètrent, les personnes absentes nous sont rendus présentes, tandis qu’SMS, Skype et Facebook nous font entrer en contact avec d’autres gens dans un au-delà numérique. C’est là le beau paradoxe que développe Personal Shopper : notre époque scientiste et technologique n’a pas anéanti les superstitions et la croyance dans un autre monde. Au contraire, cette ère vaporeuse est par essence fantomatique, hantée, ouverte à une autre réalité. D’où l’aspect central de cette longue séquence où Maureen est harcelée de SMS par un inconnu tandis qu’elle voyage à Londres pour son travail. Dans ce long échange où Assayas filme scrupuleusement l’écran du smartphone et les discussions entre les deux personnages, c’est deux scènes et deux dramaturgies contraires qui coexistent : d’abord, celle, prosaïque, de Maureen accomplissant son travail et vivant son quotidien. Ensuite, celle, complètement angoissante, de la jeune femme qui est harcelée par un inconnu (qui est-il ? s’agit-il d’un dangereux pervers ? d’un ami qui lui joue un mauvais tour ? de Lewis lui-même ?). Dans cette scène, la technologie ouvre donc sur l’irrationnel, sur la paranoïa, elle crée une brèche où c’est le fantastique qui fait irruption dans le quotidien et le contamine.

A contrario, les scènes de spiritisme et de contact avec les esprits reposent sur des moyens de communication beaucoup plus tangibles et concrets : robinets ouverts, portes qui claquent, parquet qui grince, morse…Le monde des esprits a paradoxalement plus de réalité et d’incarnation que le monde des vivants, Assayas allant jusqu’à rendre visible les fantômes (qui apparaissent dans un nuage électrique surprenant ou traversent discrètement le fond du cadre). Dans ces moments-là, le réalisateur assume complètement l’aspect incongru et grand-guignolesque des apparitions, tout en parvenant à construire des séquences qui, il faut le dire, se révèlent assez flippantes. Mais à aucun moment le cinéaste ne statuera sur ces manifestations, jamais il ne tranchera entre réalité ou simple superstition ; au contraire, il se contente d’épouser avec beaucoup de sincérité et d’empathie la déambulation de Maureen dans cet entre-deux monde où tout est incertain. A ce titre, Kristen Stewart se révèle bouleversante et porte le long métrage sur ses frêles épaules. Sensible, fragile et sensuelle, elle infuse au film son charme confondant et troublant. Pâle et endeuillée, c’est elle qui hante les dédales déroutants de Personal Shopper et colore le récit de sa belle tristesse. A travers le film de fantôme, Assayas trouve un bel angle métaphorique pour parler du deuil et des âmes en peine : au fond, le fantôme de Lewis n’est pas à chercher dans les maisons abandonnées et les téléphones portables, dans le silence et dans la nuit. Il se loge dans le cœur de sa sœur jumelle, elle l'emporte avec lui partout où elle va. Le Mort est encore vivant, il subsiste dans la mémoire de ceux qui l’ont aimé.

Entre La Maison hantée de Robert Wise et The Bling Ring de Sofia Coppola, le dernier film d’Olivier Assayas est tout simplement une belle proposition de cinéma, volontiers audacieuse. Parfois bancale, un peu inutilement chargée en trames narratives (l’intrigue de thriller, pas essentielle) mais souvent juste et touchante, l’œuvre du cinéaste français fait de la sérendipité sa poétique et sa dynamique. Assayas cherche, explore, tâtonne, se fourvoie et se reprend, se perd et se retrouve au gré d’une œuvre aux contours flottants, qui séduit parce qu’elle déroute. Tout imparfait qu’il soit, Personal Shopper est un film plein de charme, humble et honnête, qui mérite respect et considération.

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