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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Mademoiselle, Park Chan-Wook, 2016

Publié par Romaric Berland sur 8 Décembre 2016, 13:30pm

Catégories : #Cinéma asiatique

La critique a souvent réduit Park Chan-Wook à un simple formaliste, un petit réalisateur à la virtuosité creuse et dont les effets de style chercheraient à masquer la vacuité de ses histoires. Le coréen est rangé parmi les faiseurs asiatiques, doués pour produire de belles images léchées et esthétiques, mais à qui l’on refuse le statut d’auteur et de vrai metteur en scène. Pourtant, si sa filmographie est certes bien inégale, il serait injuste de ne pas voir que la mise en scène est l’obsession unique de toute l’œuvre de Park Chan-Wook. Les films du coréen nous parlent de mise en scène, ils mettent au cœur de leur problématique les enjeux de l’image, de la vision, des apparences. Ils nous parlent de manipulation et de mensonge, d’artificialité et de complot, de ce qu’on a cru voir et de ce qu’on aurait dû voir, de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas. Entre Hitchcock, De Palma et Haneke, Park Chan-Wook nous parle tout simplement de notre désir de voir. Bref, il nous parle de cinéma, et de rien d’autre. D’Old Boy à Mademoiselle, c’est d’ailleurs toujours la même histoire qui se rejoue devant nous : le cinéma est un jeu de manipulation ; le metteur en scène est un maître de marionnettes ; le spectateur, enfin, la victime consentante à qui l’on joue plus d’un tour.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation japonaise, un escroc et sa complice s’infiltrent dans la maison d’un grand industriel coréen (naturalisé japonais) dans le but de s’accaparer sa fortune en séduisant sa nièce, héritière désignée de l’empire financier. Tel est le point de départ de Mademoiselle : un vaste jeu de manipulation en forme de huis-clos où voir est un enjeu de pouvoir pour la domination économique et sexuelle. Avec ce dernier film, le cinéaste coréen signe une oeuvre élégante et retorse qui emboîte les jeux de manigance comme des poupées russes et joue du trompe-l'oeil avec une certaine habileté. Si jusqu’ici, la manipulation était chez Park Chan-Wook une tragédie où le héros rencontrait la mort ou la castration, Mademoiselle rejoue les obsessions du cinéaste coréen pour le simulacre et l’artifice sur un mode plus ouvertement comique. Un faux Comte, une fausse servante, un oncle tyrannique aux allures de vieux barbon lubrique, des Coréens qui jouent à être des Japonais, une maison filmée comme un théâtre où l’on joue à perdre les autres…contre toute attente, Mademoiselle se révèle un surprenant vaudeville, extrêmement ludique, dans lequel Park Chan-Wook abandonne une part de sa cruauté coutumière pour jouer de connivence avec le spectateur qui est joliment tourné en bourrique pendant 2h30 de film. Construite en trois actes, l’histoire est rejouée trois fois, selon trois points de vue différents et Park Chan-Wook complexifie le réseau des manigances et des tromperies comme une araignée tisse sa toile à partir de nombreux fils épars. De la première partie à la dernière, tous les rapports de force entre les personnages se trouvent renversés et le film avance par dévoilement progressif, mettant à nu la vérité de l’intrigue comme on déshabille une femme pour accéder à son intimité.   

Cette métaphore érotique n’est pas hasardeuse tant Park Chan-Wook s’attache à lier les enjeux de la connaissance, du savoir et de la vérité à des enjeux sexuels de pouvoir et de jouissance. La prestigieuse bibliothèque de l’oncle, collectionneur de littérature licencieuse et libertine, se trouve d’ailleurs gardée par la statue d’un serpent biblique, délimitant l’espace sacré de la « connaissance » auquel Sookee n’a pas accès. Incarnation de l’ordre politique et phallocrate, l’oncle a également pour habitude d’organiser des séances de lecture privées au cours desquelles sa nièce émoustille un parterre d’aristocrates voyeuristes venus se rincer l’œil à un spectacle masochiste. Dans ces séquences érotiques et scandaleuses, Park Chan-Wook sait comme nul autre représenter la perversion de cette micro-société en vase-clos, où la femme est le réceptacle de la violence sexuelle, économique et culturelle des hommes. Car, comme son titre l’indique, Mademoiselle est un film centré sur les femmes, et plus particulièrement sur le lien trouble qui relie Sookee, la servante, et Hideko, la demoiselle du titre, deux femmes contrôlées et manipulées par les hommes et qui vont finir par renverser l’oppression dont elles sont victimes. En ce sens, le long-métrage de Park Chan-Wook est assez proche d'Elle de Paul Verhoeven : dans ces deux films, les personnages féminins renversent les codes socio-culturels de systèmes patriarcaux pour prendre le pouvoir et humilier les mâles. Et l’accès au pouvoir et à l’indépendance sexuelle et sociale passe par la maîtrise des apparences : pour s'affranchir des hommes, il faut se faire metteur en scène, ne plus être l’objet du regard masculin (qui chosifie la femme et en fait un objet de consommation) mais devenir sujet. De fait, dans cet univers sensuel et vaporeux où Park Chan-Wook semble dans un premier temps reconduire l’imagerie érotique traditionnelle de la culture asiatique, c'est bel et bien la grande pieuvre phallocrate et patriarcale que le réalisateur met à mort. La scène la plus symbolique du film est alors ce moment où les deux femmes saccagent la bibliothèque de l’oncle en déchirant les livres et en défigurant les estampes : beau moment de libération et de rage, l’acte est filmé comme un authentique geste de révolte contre une culture qui a jusqu’ici asservi la femme.

Avec cette scène cathartique et salvatrice, Mademoiselle se pose comme l’oeuvre la plus lumineuse et optimiste dans la filmographie noire et désespérée du réalisateur coréen, car c’est la première fois que ses personnages parviennent à s’extraire de la toile des manipulations pour éprouver une liberté et une jouissance jusque-là inédites. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film se clôt sur une scène d’orgasme partagé, point d’orgue de l’histoire, où les phallus tyranniques sont remplacés par des boules de geisha (le cercle étant le symbole de la féminité). Tandis que les hommes sont relégués au sous-sol, le pantalon sur les chevilles, arroseurs arrosés enfumés dans leurs illusions de puissance, Park Chan-Wook filme l’ascension décomplexée des femmes, de leurs désirs et de leurs plaisirs. Et pour une fois, il autorise au spectateur d’en partager les frissons d’extase.                      

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