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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


L'Ornithologue, Joao Pedro Rodrigues, 2016

Publié par Romaric Berland sur 24 Décembre 2016, 11:53am

Catégories : #Cinéma européen

Fernando, un ornithologue, descend une rivière en kayak dans le but d’observer des spécimens d’oiseaux rares. Tel est le début platement réaliste du dernier film du réalisateur portugais Joao Pedro Rodrigues. A partir de ce canevas faussement prosaïque, le cinéaste ne cessera de faire mener des embardées brutales à son récit, l’écartant des sentiers balisés pour le trimballer sur des rapides aux enjeux inattendus. Aux voies toutes tracées, Joao Pedro Rodrigues préfère le hors-piste, il tiraille la fiction en tout sens et abolit les frontières (entre les genres, entre les sexes, entre les temporalités et les identités) pour faire émerger une nouvelle vision du monde, proprement poétique. Chez lui, le réalisme est magique, il réenchante le monde en le nourrissant de superstition, de mysticisme et de sacré. C’est ce processus de transformation et de transmutation –en un mot, de métamorphose- qui fascine le réalisateur et qui fait le cœur de son dernier film.

Libre adaptation de la vie de Saint Antoine de Padoue, L’Ornithologue raconte précisément la conversion d’un homme, son passage d’une identité à une autre et son accession à un autre rapport au monde. Fasciné par la beauté des oiseaux, Fernando se trouve piégé dans les rapides et se noie dans le fleuve. Se réveillant au beau milieu de la forêt sans nourriture ni moyen de communication, celui-ci est alors amené à survivre dans une nature à la fois luxuriante et hostile, théâtre de rituels païens inquiétants et que l’on dit habitée par les esprits. L’Ornithologue est une œuvre déroutante. A la trajectoire rectiligne imposée dans la première partie par le cours du fleuve, le réalisateur va opposer l’errance de Fernando, ses allées et venues dans un environnement à la fois ouvert et étrangement replié sur lui-même. Chez Rodrigues, ce qui compte, ce n’est pas la rigidité d’une intrigue toute orientée vers un but et une destination claire. Au contraire, seul importe le voyage, le chemin parcouru, parce qu’il est synonyme de mouvement, d’instabilité, de bouleversement et de mutation. L’exploration scientifique se transforme en parcours initiatique. Venu observer les oiseaux, Fernando finit par être celui que l’on observe, c’est la nature toute entière qui le scrute et lui impose son rythme organique et mystérieux. Véritable chemin de croix, son égarement dans la nature est l’occasion d’une confrontation avec la violence du monde, la puissance des éléments. Il fait l'expérience du dénuement et de l’ascétisme, de la précarité de la condition humaine. Dans la lignée d’Essential killing de Jerzy Skolimowski ou de Jauja de Lisandro Alonso, Rodrigues conjugue le survival au mysticisme. On croit voir un remake du Délivrance de John Boorman, version poème métaphysique.

Car, à travers le réalisme magique de Rodrigues, tout devient symbole, tout est métaphore, tout est soumis à exégèse. Fernando croise sur son chemin un berger nommé Jésus (forcément), communie (sexuellement) avec lui au cours d’une fort belle séquence qui conjugue la foi chrétienne et la pastorale greco-latine. Un flot d’urine versée accidentellement sur lui fera office de baptême païen, tandis qu’il se trouvera ligoté par un couple de touristes chinoises à la façon des bondages sado-masochistes (mais aussi du martyre de Saint Sébastien). De fait, Joao Pedro Rodrigues n’oppose pas foi chrétienne et foi païenne, corpus biblique et corpus antique, le sacré et le profane. Il convoque le religieux sur un mode joyeusement blasphématoire. L’initiation de Fernando est certes spirituelle, mais elle passe nécessairement par une initiation sensorielle, sensuelle et même érotique (ce n'est pas un hasard si la résurrection s'opère par le bouche-à-bouche, contact charnel qui insuffle l’âme dans le corps). C’est là toute la beauté propre à L’Ornithologue : l’imaginaire décloisonne le sens et les sens, il recompose le réel sur un mode carnavalesque et vivifiant. C’est une expérience euphorique et renouvelée du monde, de sa matérialité, de sa concrétude que nous offre Rodrigues, mais cette expérience empirique ouvre au spirituel. Les éléments et les animaux deviennent des forces surnaturelles, les identités fluctuent, et la mort rejoint la vie à travers la résurrection, long processus de mue. Fernando devient Antoine et Jésus revient sous les traits de Thomas -le saint pour qui voir c'est croire, ce qui résume bien la philosophie du cinéma chez Rodrigues. Dans cet espace naturel et anhistorique, les temps sont abolis, le mythe se superpose au présent (Fernando rencontre des amazones parlant latin), et la fiction fait pont vers l’autobiographie (le beau Paul Hamy laissant la place à Rodrigues lui-même) le tout, avec un naturel enchanteur et désarmant.

Poème mystique et organique, survival contemplatif et sensoriel, conte initiatique et western portugais...L'Ornithologue, c'est tout ça, et plus encore. Pour trouver un équivalent à l’entreprise du cinéaste, il faudrait lorgner du côté d’Apichatpong Weerasethakul ou de Lisandro Alonso (déjà inspiré par le cinéaste thaïlandais) : dans leur façon de décloisonner les temps et les espaces, de mêler érotisme et spiritualité, nature et culture, dans leur façon de faire dérailler les voies balisées du cinéma pour nous emmener sur des territoires inexplorés et jamais-vus, ces cinéastes se révèlent des enchanteurs, les pieds fermement ancrés dans le sol et la tête plongée dans l’Ailleurs. Traquant le palpable et l’impalpable, usant du réel comme d’une matière à travailler et à transformer par l’imaginaire, ces réalisateurs font un emploi magique de l’outil cinématographique, instrument de révélation, bain sensoriel, rituel curatif (dans le cas de Weerasethakul) ou voyage initiatique (chez Rodrigues). Ce cinéma-là, trop rare et trop précieux, ne peut être boudé.

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