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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Bad Boy Bubby, Rolf de Heer, 1993

Publié par Romaric Berland sur 21 Décembre 2016, 08:38am

Catégories : #Cinéma australien et néo-zélandais

Il est des films qui semblent contenir en eux toute la folie du monde. Portés par une énergie démentielle, ces œuvres se présentent à nous avec une liberté souveraine, elles nous emportent et nous entraînent dans leur sillage, complètement sonnés, l’esprit électrisé. Exubérantes et déroutantes, décomplexées et provocantes, elles condensent en elles tout ce que l’univers a de chaotique et d’harmonieux, de sordide et de poétique, elles nous donnent en partage la souillure et le sacré, l’abjection et la beauté, avec une générosité bouleversante. Bad Boy Bubby est de cette trempe. Le film de l’australien Rolf de Heer est tout simplement une œuvre hors-norme, sans équivalent, s’amusant à déjouer avec malice les cases et les étiquettes dans lesquelles on aimerait la ranger confortablement. Faire l’expérience du film est d’ailleurs tout sauf confortable : profondément dérangeant, glauque à souhait, Bad Boy Bubby est un film douloureux, dont la vision nous chamboule et nous remue. Mais pour ceux qui sauront passer outre le malaise, l’œuvre révèle aussi un humanisme poignant qui touche droit au cœur. Bref, Bad Boy Bubby est le film de toutes les contradictions.

Depuis sa naissance, Bubby vit séquestré dans une pièce. Persuadé par sa mère que l’air du monde extérieur est empoisonné, il vit avec celle-ci dans une proximité étouffante : chaque jour, ils mangent ensemble, s’occupent l’un de l’autre, dorment dans le même lit, font l’amour. Mais un beau jour, le père biologique de Bubby fait irruption après 35 ans d’absence et prend la place de son fils qui se trouve dès lors privé du lien fusionnel avec sa mère. Rejeté du paradis maternel, Bubby sera progressivement amené à découvrir l’enfer du monde. Etrange récit de Genèse revu et corrigé, scénario oedipien en diable, Bad Boy Bubby est à la fois un conte initiatique, une satire sociale, un drame psychanalytique et une comédie frapadingue. Expulsé de la Caverne que constituait sa chambre, Bubby fait l’expérience déroutante du Réel. Grand enfant enfermé dans un corps d’adulte, le personnage découvre le monde sur un mode à la fois euphorique et terrifié, s’amusant à reproduire tous les comportements qu’il observe autour de lui afin de jouer à l’adulte –et en particulier, en mimant les attitudes de son alcoolique de père. Cela donne lieu à des scènes extrêmement cocasses dans lesquelles Bubby insulte un policier ou touche les seins des femmes à l’improviste, comme autant de tentatives très maladroites de rentrer dans la norme en se conformant aux attitudes des autres. Dans le même temps, Bubby découvre également l’intolérance, l’oppression, la violence d’une société où l’on est rejeté si l’on n’a pas d’argent ou si l’on est différent.

A travers son personnage ignorant et innocent, sorte de Candide moderne ou de Forrest Gump version creepy, Rolf de Heer compose ainsi une satire virulente sur les travers de la société australienne, et plus largement sur la civilisation occidentale. Il fait œuvre de moraliste et donne à voir au spectateur un monde déréglé, complètement malade. L’errance de Bubby se transforme alors en odyssée absurde, en quête d’un refuge qui se dérobe contre la folie des hommes –après avoir perdu celui incarné par sa mère. Entre ouverture au monde et tentation du repli sur soi, Bubby s’égare, butte contre un monde impitoyable qu’il ne comprend pas et qui ne veut pas le comprendre. Dans cet univers désordonné, son innocence est coupable, elle le rend vulnérable contre ceux qui cherchent à abuser de lui, à l’influencer, à le manipuler. De fait, dans Bad Boy Bubby, l’enfer, c’est bien les autres : Bubby est un personnage tragique d’enfant martyrisé, il n’est responsable de rien dans son malheur, les autres ont tout choisi à sa place. Victime de sa mère et de son éducation religieuse rigoriste, victime de son paternel et de son amoralité (le soûlard est prêtre à mi-temps), Bubby reproduit l’oppression qu’il a subie sur son chat, et cherche tout simplement à devenir son père : après l’avoir tué, il revêt ses habits d’homme d’église, troque son nom d’enfant pour celui de « Pope » (soit « Père ») et rejoint un groupe de rock indépendant dans lequel il braille les insanités de ses parents devant une foule médusée et hilare (superbe vision du rôle de l’art comme ressassement et dépassement d’un traumatisme originel). « Deviens responsable de ce que tu es » lui dira un organiste d’église qui ne croit pas en Dieu. Dans cette belle phrase, c’est toute la problématique de Bubby qui est résumée : l’enfant doit s’émanciper, se réinventer, se libérer de l’influence des autres pour enfin devenir celui qu’il est vraiment, pour enfin choisir sa vie à lui, bref, pour être un homme à part entière. Cela passe aussi par une libération des dogmes religieux et de la figure –paternelle donc tyrannique- de Dieu. Farouchement anticlérical, Bad Boy Bubby proclame l’émancipation radicale de l’homme de toutes les figures tutélaires qui pèsent sur lui. Surtout, c’est par la conversion d’un amour captateur (celui de sa mère) en amour rédempteur (celui d’Angel, femme solaire et ange terrestre, figure maternelle de substitution) que Bubby trouvera sa voie bien à lui.

Récit d’une déchéance et d’une renaissance au monde, d’une catabase puis d’une anabase, Bad Boy Bubby se révèle une fable métaphysique d’une grande beauté, à l’optimisme bouleversant. S’ouvrant sur l’image morbide d’une famille dysfonctionnelle et carcérale, se poursuivant entre les bornes d’une société impitoyable où règne le chaos, le film se clôt sur l’image enfin édénique d’un jardin verdoyant et d’une famille recomposée. Devenu père à son tour, Bubby joue avec ses enfants sous le regard bienveillant d’Angel, comme un lointain rappel de la fin de Candide ou l’Optimisme de Voltaire : après avoir fait l’expérience du monde et de sa folie, Candide trouve refuge dans une petite métairie avec ses amis et sa femme, Cunégonde, et préfère se tenir éloigné du chaos du dehors en cultivant avec sagesse son jardin. C’est entre les quatre coins de ce petit bout de terre soustrait du monde et aménagé en paradis terrestre que l’on quitte Bubby, ayant trouvé l’amour, la paix et l’harmonie dans une vie qu’il s’est enfin choisi. Mention spéciale à Nicholas Hope, complètement habité, dont la tignasse ébouriffée et le regard saisissant ne nous quittent plus depuis.

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