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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Le Teckel, Todd Solondz, 2016

Publié par Romaric Berland sur 10 Novembre 2016, 16:14pm

Catégories : #Cinéma américain

Film à sketches, Le Teckel de Todd Solondz suit la circulation d’un petit chien qui passe de main en main et raconte l’histoire de ses différents propriétaires : un enfant atteint d’un cancer, une jeune femme timide et renfermée, un scénariste raté devenu prof en école de cinéma et une vieille mamie acariâtre. De l’enfance à la vieillesse, le long-métrage retrace les grandes étapes de la vie, fait le portrait de l’Amérique contemporaine et raconte les existences malheureuses et solitaires de personnages pour qui le chien est bel et bien le seul ami de l’homme…

Dans l’univers policé et branché de la comédie indé, Todd Solondz parvient à tirer son épingle du jeu grâce à son ton extrêmement cynique, son regard franchement misanthrope sur l’humanité et un humour glacial plus-noir-tu-meurs. Le résultat est assez savoureux, Le Teckel faisant office de vilain petit canard par rapport à des comédies à la tonalité plus légère ou apaisée comme les films de Noah Baumbach voire de Wes Anderson (qu’on aime aussi tous deux, là n’est pas la question). Implacable, n’épargnant rien ni personne, Solondz déverse son fiel mais laisse aussi éclater par petites touches une empathie poignante à l’égard de ses personnages. Il joue avec beaucoup de subtilité sur des dissonances microscopiques pour créer le malaise, il distille une ironie corrosive sur chaque image pour moquer les situations et fait de la poésie avec un filet d’excréments (impayable travelling qui résume peut-être à lui seul toute l’entreprise du cinéaste).

De ce microcosme aux vies ratées et aux destins contrariés surnage la pureté de l’enfant, seul personnage désintéressé et au cœur sincère qui trouve dans le teckel un double face à l’hypocrisie et la cruauté du monde des adultes. Alors que le chien est communément considéré comme une bête sans noblesse, la plus basse dans l’échelle des espèces, Solondz renverse la hiérarchie animale : dans le monde d’aujourd’hui, mieux vaut avoir une vie de chien qu’une vie d’être humain ! Le teckel, témoin fidèle des malheurs de l’homme, compagnon maltraité, toujours abandonné mais toujours affectueux, oppose à l’inconstance humaine et aux angoisses existentielles des personnages une sérénité et un amour réconfortants. Todd Solondz filme à hauteur de chien : le teckel n’est pas le centre d’attention du récit, il constitue au contraire le point d’ancrage à partir duquel le réalisateur va observer l’homme. A la manière d’un moraliste, le réalisateur décentre notre regard pour formuler une critique des comportements humains et de la société contemporaine.

Son discours est certes convenu (la vie de l’homme n’est que solitude, ennui, regrets, névroses et peur de la mort) mais la dureté et la virulence avec laquelle il affirme sa détestation de la vie moderne –et tout particulièrement du cinéma d’aujourd’hui- est assez décapante. De sorte que l’épisode avec Danny DeVito pourrait se lire comme un commentaire du cinéaste sur sa propre posture et ses prises de position dans le champ du cinéma américain. Face à l’industrie hollywoodienne et ses blockbusters superhéroïques aux valeurs consensuelles, face à un cinéma indépendant pour bobos cultivant le politiquement correct et l’engagement démago (il n’hésite pas à frôler la polémique en moquant la mode du gay film), Todd Solondz assume et revendique sa misanthropie, son humour grinçant, sa posture de mauvais garçon, de cinéaste d’un autre temps qui rumine dans son coin comme la grand-mère jouée par Ellen Burstyn.

Mais à l’image de cette mamie renfrognée qui, l’espace d’un instant, libère toute son affection jusqu’ici longtemps réprimée, c’est en passant outre le cynisme mordant de Todd Solondz que le Teckel révèle une douce mélancolie, une nostalgie pour l’enfance qui n’appartiennent qu’à lui. Au fond, les personnages du film semblent tous des doubles du réalisateur, ils expriment chacun à leur manière sa fragilité, ils expliquent sa posture et racontent une autobiographie intime : celle d’un gamin solitaire et mal dans sa peau, qui est ensuite devenu un cinéaste mal aimé en décalage avec son époque, puis un homme aigri qui cache derrière son cynisme de façade une envie d’aimer et d’être aimé.

Todd Solondz aboie, mais comme tous les chiens, il ne demande qu’à se faire caresser.                              

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