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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Saint Laurent, Bertrand Bonello, 2014

Publié par Romaric Berland sur 18 Octobre 2016, 15:54pm

Catégories : #Cinéma européen

A la fin de Saint Laurent, un journaliste interprété par Bertrand Bonello lui-même se rend à l’atelier du célèbre couturier pour constater si la rumeur de sa mort est vraie. Arrivé sur les lieux, le voilà confronté au génie, en chair et en os, qui esquisse en signe de vie un ultime sourire plein de malice directement adressé au spectateur. « Yves Saint Laurent est éternel » : voilà ce qui se dit entre les lignes de cette séquence de fin toute à la gloire du mythe français. Jolie pirouette finale, cette scène caractéristique de tout biopic se voudrait également une mise en abîme du geste de Bonello qui, en tant que réalisateur, aurait pour ambition de montrer la pérennité et la survivance d’un homme hors du commun.

Mais, fort heureusement, Saint Laurent est tout autre : oeuvre viscontienne, biopic décadent, film historique morbide, le long métrage déjoue avec brio l’académisme du genre, échappe aux tentations hagiographiques, et représente un homme et son époque pour voir comment l’un s’est noyé dans l’autre. Bonello malmène la figure d’Yves Saint Laurent, détraque le personnage en confrontant ses multiples visages dans un chaos temporel subtilement ordonné. Bref, il décompose le mythe, expose ses innombrables fêlures, égrène ses échecs et ses désillusions derrière le faste en toc d’une success story dont Bonello ne filme que le déclin sans fin. Interprété par Helmut Berger, le vieux Saint Laurent confesse son malaise à l’idée d’être exposé au musée du Louvre, à l’idée d’être « le dernier » d’une génération de la haute couture. Mais Saint Laurent est un film-musée, où le parquet grince, où les acteurs portent perruques et fausses barbes, où l’on joue à ressusciter pour de faux une époque et des hommes morts et enterrés (superbe Gaspard Ulliel au passage).

Sous le regard de Bonello, le génie français apparaît comme une statue raidie et impuissante malmenée par des figures castratrices, malades de contrôle sur sa personnalité et sur sa créativité : Pierre Bergé d’abord, Pygmalion se tenant hors-champ, et qui met son amant sous cloche pour mieux le garder pour lui, en affaires comme en amour. Jacques de Bascher enfin, dandy autodestructeur avec qui Yves Saint Laurent aura une relation passionnelle et morbide. Le couturier oscille entre ces deux figures, entre le contrôle oppressif et l’anarchie chaotique, à l’image de la France des années post-68 agitée de révolte. Il faut voir la belle façon qu’a Bonello de résumer toute l’œuvre de Saint Laurent en un split screen où il confronte d’un côté les images d’archive montrant le souffle libertaire de cette époque, et de l’autre un défilé de mode où les créations de l’artiste ont accompagné la libération sexuelle et sociale de la femme dans la société. Saint Laurent et les seventies, même combat, les deux s’agitent dans une même convulsion utopique et éprouveront la même désillusion tragique.

Ce sentiment d’impasse et d’égarement s’incarne le mieux dans la structure du huis-clos que Bonello s’approprie discrètement, en enfermant son personnage dans des appartements, des pièces, des couloirs sans perspective, sans ligne de fuite, souvent chargés de miroir lui renvoyant sa propre image étouffante. Comme les autres personnages de la filmographie de Bonello (les jeunes de son récent Nocturama, les prostitués de L’Apollonide dans une moindre mesure), Saint Laurent est animé par un même besoin de claustration, besoin paradoxal puisqu’il est à la fois subi (il est imposé par Pierre Berger qui enferme son amant dans une armoire ou dans son atelier alors que celui-ci est épris de liberté) et consenti (le spleen de l’artiste s’exprime dans les paradis artificiels de la drogue, de l’alcool et des plaisirs de la nuit). Etonnante est également la façon dont le réalisateur tient Saint Laurent comme à distance, tournant autour de lui, l’examinant sous toutes les coutures, l’observant vivre et déambuler en rond comme un animal sauvage enfermé dans une cage de verre. Bonello fantasme Saint Laurent en rock star, en bad boy qui serait accro à la défonce mais engoncé dans des costumes trop bien taillés. D’où cette façon récurrente de le filmer nu, à l’état sauvage, enfin libre de toute emprise et de toute contrainte, dans des scènes de fête et de débauche désespérées.

Mais ce que Bonello observe le long de 2h30 de film méticuleux et lucide, c'est surtout l'usure d'un homme à l'épreuve du temps, l'obsolescence d'une icône dépassée par l'Histoire. L'incessant va-et-vient temporel donne à voir cette épaisseur du temps, son travail destructeur sur l'homme, dont la vitalité créatrice se tarit. Bonello ne pouvait pas mieux faire en choisissant Helmut Berger pour incarner le vieux Saint Laurent. Ancienne muse de Luchino Visconti, gueule d'ange aujourd'hui méconnaissable, Berger donne à voir dans son corps cette dégradation opérée par le temps. Et quand le personnage confesse sa peur d'être devenu un has been, la réplique prend une saveur toute particulière...Saint Laurent raconte l'histoire d'un homme hanté par le temps qui passe, et qui en nie le cours de toutes les façons possibles (voir les différents chiens du personnage, qui s'appellent tous Moujik, comme s'il s'agissait toujours du même depuis le début). Film proustien, mélancolique et hanté, Saint Laurent boucle la boucle lorsque le couturier visite la chambre de Marcel Proust et se couche dans le lit de l'écrivain, comme une manière impossible de retrouver le temps perdu, de retrouver une origine qui se dérobe, un passé qui s'efface...      

A l’image de ce qu’a fait Paul Thomas Anderson avec sa trilogie historique (There will be blood, The Master et Inherent vice), la trilogie de Bonello (L’Apollonide, Saint Laurent, Nocturama) s’est attachée à déconstruire les idéaux d’hier et d’aujourd’hui, à dénoncer les utopies comme des impasses mortifères, comme des paradis artificiels où se distille le poison de la solitude, de l’enfermement et de la folie. Terrible récapitulatif d’une vie et d’une décennie aux rêves échoués, Saint Laurent est un anti-biopic, un film anti-moderne qui met à nu tous les tropismes de Bertrand Bonello (pour le cinéma américain des années 70, pour l'oeuvre de Luchino Visconti, pour le dandysme en rupture avec les modes et avec l’actualité). Loin de constater la permanence d’une icône, Saint Laurent enregistre les derniers râles de son cadavre. Que reste-t-il du célèbre couturier au lendemain de sa mort ? Pierre Bergé et un nom aujourd’hui devenu une marque vendue par millier. « Ce n’est pas son nom qu’il faut vendre, c’est lui : Yves Saint Laurent ». Le seul rêve qui s’est réalisé, la seule utopie qui a triomphé, c’est celle du capitaliste et homme d’affaires, et non pas celle de l’artiste créateur avalé dans les limbes. 

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