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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Homo sapiens, Nikolaus Geyrhalter, 2016

Publié par Romaric Berland sur 31 Octobre 2016, 11:18am

Catégories : #Cinéma européen

A rebours de ce que pourrait annoncer son titre, Homo sapiens ne raconte pas la glorieuse histoire de l’évolution humaine et ne revient pas sur ce moment unique où l’animal s’est séparé de la nature pour s’inventer être de culture, « homme savant » doué de raison. C’est plutôt l’histoire de son déclin que filme Nikolaus Geyrhalter, à travers une succession de plans fixes sur des lieux abandonnés, des espaces déshumanisés, bref, des ruines vidées de toute présence humaine. D’un continent à l’autre, le réalisateur autrichien compose un poème austère et méditatif sur la disparition, interroge la place de l’homme dans le monde et l’empreinte qu’il laissera dans l’avenir.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film s’ouvre sur le plan d’une fresque murale représentant comme un miroir l’espèce humaine : un homme, une femme et un enfant se tiennent par la main et sont encore visibles malgré la décomposition progressive de la fresque. Si homo sapiens est une espèce unique, c’est parce qu’elle est la seule à avoir eu l’intention de se représenter, d’inscrire sa présence dans le monde, de le transformer à son image. L’homme s’est séparé de la nature en inventant son propre milieu, un univers artificiel construit sur mesure et voué à satisfaire tous ses besoins. Routes, maisons, hôpitaux, prisons, bâtiments industriels ou administratifs, centres commerciaux ou discothèques…Nikolaus Geyrhalter donne un panorama des espaces construits par l’homme tout en offrant une fenêtre nouvelle pour penser la civilisation humaine, à partir des fragments, des reliquiae, de ce qui reste. De sorte que le cinéaste invente un point de vue inédit : il fait du spectateur l’archéologue d’un peuple disparu, il nous amène à reconstruire l’image de notre civilisation telle qu’elle est donnée par les ruines, il nous invite à penser notre présent à partir d’un point de vue ancré dans l’avenir : celui de notre extinction.

Que diront ceux qui nous succèderont sur notre civilisation ? Telle est la question incessamment relancée par le réalisateur à chacun des plans fixes qui composent Homo sapiens. Les friches industrielles que filme Geyrhalter n’ont rien en commun avec les ruines romantiques. Elles ne témoignent pas de la splendeur d’un empire oublié, elles ne disent pas l’épanouissement d’une société idyllique vouée à la beauté et à l’harmonie et elles ne renvoient pas à l’image d’un âge d’or perdu et regretté. Ces ruines donnent plutôt à voir le triste spectacle d’une civilisation d’hyperconsommation, industrielle et rationaliste, faite de jouissance et d’abondance. Elles présentent un empire de béton et de rouille dans lequel l’homme a inscrit sa démesure, sa mégalomanie, bref, en un mot, son hybris. Ces décombres disent l’orgueil d’un peuple qui a cru pouvoir se rendre « maître et possesseur de la nature », qui a cru vaincre la mort et le temps, qui s’est pensé comme le centre du monde et de l’univers.

Face à ce projet fou, chaque plan d’Homo sapiens est à entendre comme un démenti éloquent. Ces ruines nous rappellent que nos civilisations sont mortelles (comme le disait Paul Valéry). Elles proclament un memento mori vibrant, elles sont des natures mortes qui nous invitent à l’humilité. Ces lieux marginalisés déjouent la tentation humano-centriste, replacent l’homme comme une infime parcelle dans le monde, au sein d’une nature qui l’englobe, le contient et lui survit. Dans ces espaces désertés, la nature a de fait repris ses droits : la végétation gagne sur le béton, l’eau et le vent s’infiltrent partout, l’organique suce et dévore l’inorganique à tel point qu’on ne sait plus si certains lieux ou certains objets sont des créations humaines ou naturelles. Les églises et les bâtiments ne sont plus le temple des dieux ou des hommes mais des oiseaux, des grenouilles, d’une faune nouvelle régnant sur Terre. La disparition de l’homme n’entraîne pas la « fin du monde » comme on a souvent tendance à le penser de façon bien égoïste : nous avons le pouvoir de nous détruire, mais la Terre, elle, nous survivra. L’omniprésence de l’eau et de l’élément liquide joue comme une puissante métaphore baroque pour dire l’écoulement du temps, l’aspect éphémère de la vie, la vanité de l’homme et de ses entreprises. L’humanité a cru trouver dans la pierre une forme de pérennité, l’assurance de laisser son empreinte dans le monde mais Nikolaus Geyrhalter montre avec puissance le travail d’érosion et de dégradation opéré par le temps.

Le réalisateur autrichien filme la fin de l’Histoire mais pas la fin des temps : la succession monotone des plans fixes dit bien l’absence de chronologie (il n’y a plus d’action à filmer) et l’absence presque totale de mouvement. Ici le cinéma se rapproche de la photographie. Homo sapiens peut se lire comme un album photo, il peut se parcourir comme une exposition dans un musée. A travers cette raréfaction du temps et du mouvement (les deux éléments fondateurs de l’art cinématographique), le film de Nikolaus Geyrhalter semble mettre en scène par anticipation la mort du cinéma ou marquer au contraire un retour à ses origines, aux films des frères Lumières qui enregistraient dans un cadre tout aussi fixe les usines et les villes peuplées par l’homme (voir par exemple La sortie de l’usine Lumière à Lyon). Si, dès ses débuts, le cinéma a documenté la vie moderne et les actions de l’humanité, Nikolaus Geyrhalter boucle la boucle et enregistre son absence, son évacuation du monde. Dans un dernier plan sidérant de beauté, il donne à voir à l’image cette disparition, ce stade terminal où l’homme et ses créations seront définitivement effacées de la surface de la Terre : dans un paysage enneigé, un voile de brume envahit le cadre et soustrait à notre regard la présence de la ruine comme si elle n’existait déjà plus. Ici, le documentaire se transforme en film de science-fiction ; la scène, en anticipation poignante d’un avenir où le monde sera de nouveau vierge, inhabité, comme neuf. C’est sur cette pliure du temps, où la fin retrouve le commencement, où la mort côtoie la renaissance, que s’achève logiquement Homo sapiens dans un écran noir définitif qui met en scène la mort de tout regard.                              

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