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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Rester vertical, Alain Guiraudie, 2016

Publié par Romaric Berland sur 1 Octobre 2016, 14:01pm

Catégories : #Cinéma européen

Rester vertical, Alain Guiraudie, 2016

C'est sur une route que s'ouvre le dernier film d'Alain Guiraudie. Voilà une manière ironique d'introduire Rester vertical en le plaçant sur un chemin balisé qu'il se plaira sans cesse à ne pas suivre. Aux voies toutes faites, aux lignes claires, Guiraudie préfère prendre les chemins de traverse, jeter sa boussole et se laisser porter par les espaces et les êtres qui les habitent. On a beaucoup dit de Rester vertical qu'il était un film "sans scénario", sans "ligne directrice", qui s'"éparpille" et se "disperse" dans toutes les directions. Certes, si le film ne repose pas sur l'intérêt d'une intrigue, son mouvement de dispersion se révèle extrêmement cohérent. Entre Brest, les causses de Lozère et le Marais Poitevin, Guiraudie explore un territoire très délimité, celui de la France rurale et provinciale incarnée par une galerie de personnages très identifiables. Il raconte l'errance existentielle de Léo, un cinéaste un peu perdu dans sa vie et qui part chercher le loup dans les grands causses, en quête d'inspiration. Sur sa route, il croise une jeune bergère Marie, avec qui il a un enfant. Incapable de se stabiliser, Léo ne sait pas s'il doit rester ou partir, va et vient à son gré, laisse Marie seule avec l'enfant. Mais la jeune bergère finit par disparaître et Léo se voit contraint et forcé d'assumer sa paternité en s'occupant du bébé. Sombrant progressivement dans la misère, incapable de se mettre au travail, Léo vacille mais tient bon, face à un monde triste où le désespoir est universel...

Des grands espaces, un héros vagabond, une bergère, des loups, un enfant et un agneau...Derrière son réalisme social, sa dimension de petit drame intimiste et sans le sou, Rester vertical est ni plus ni moins un conte initiatique, une aventure intime qui nous éduque face à la dureté du réel. Avec beaucoup d'humilité, Guiraudie radiographie la France d'aujourd'hui, observe le présent tout en ouvrant son film à l'universel, peint le réel tout en retournant aux mythes et aux légendes. Le réalisateur pense le monde par le truchement du symbole, il représente la vie sur un mode poétique. A travers l'itinéraire de Léo, il peint un pays dévasté par la violence des loups d'hier et d'aujourd'hui (hier, les animaux sauvages tapis dans la forêt et dévorant les brebis; aujourd'hui, la crise économique, la misère sociale, la solitude contemporaine...). Un monde où l'amour est mort, où la solidarité n'existe plus, où les hommes se fuient et se craignent et où l'innocence est dure à préserver. Rester vertical est un film indéniablement politique. Son titre est à comprendre comme un programme, une injonction morale face à la dévastation du présent où tout se dissout, où tout se décompose. De fait, le mouvement de dispersion qu'opère le récit, la dissolution des liens entre les personnages et la décomposition de la vie de Léo sont métonymiques de celle du monde d'aujourd'hui. Dans la Nuit morale et spirituelle que traverse notre époque, "rester vertical", c'est rester inébranlable, c'est, comme le roseau, plier mais ne pas rompre. Double de Guiraudie, Léo est spectateur de ce monde dysfonctionnel, il en enregistre les maux, mais veut aussi renouer avec l'Autre, faire don de son humanité et de son amour à tous ceux qui croisent sa route ou son regard. Léo est un homme de désir, il offre son corps et son coeur à tous les démunis du sentiment, homme ou femme, jeune ou vieux. "Rester vertical", c'est donc réenchanter le monde par la dynamique du plaisir et du désir, c'est bander envers et contre tous, vaille que vaille. Guiraudie filme la nudité et les sexes avec un naturel désarmant. Sa frontalité n'est jamais voyeuriste, il ne cherche pas à choquer le bourgeois ou à mettre mal à l'aise le spectateur. Chez lui, le sexe est le centre de gravité de l'être humain, le corps est un organisme fait pour donner ou recevoir l'amour, fait pour transmettre la vie et en jouir. Le sexe, enfin, est le seul instrument pour retrouver du lien entre les êtres (au sens propre et figuré). De sorte que tout Rester vertical est résumé dans cette scène incroyable où Léo sodomise un vieil homme sur le point de mourir. Pleine de douceur, la sodomie est filmée par Guiraudie comme un geste de compassion, une ultime déflagration d'amour et d'humanité dans le coeur desséché d'un vieillard fatigué de vivre. Contre l'isolement, Guiraudie rapproche les corps, marie les êtres, les fait se rencontrer et s'aimer. C'est sa réponse face à la maladie du monde.

Mais la beauté de Rester vertical réside dans son humilité. Très riche, le film n'affiche jamais ses ambitions de façon ostentatoire. Le réalisateur ne cherche pas à intimider le spectateur. Divertissant, parsemé d'humour, le long métrage ne joue pas non plus la carte d'un cinéma d'auteur aride et abscons. Rester vertical est un film singulier, au charme puissant, à l'humanité touchante. Son absence au palmarès de Cannes est regrettable, mais elle confirme l'originalité et la vitalité de cette oeuvre qui ne rentre dans aucune case (le film est trop humble, trop subtil, comparé à celui de Ken Loach qui met ostensiblement en avant son "grand sujet" alors qu'il n'a sans doute rien à dire de neuf). Guiraudie n'a pas besoin d'un prix pour qu'on reconnaisse le mérite de son film. Commencé sur une route, s'achevant au beau milieu de la campagne et des loups, Rester vertical nous désoriente avec brio et se paie même le luxe de se terminer sur ce qui est peut-être la plus belle scène de fin de cette année 2016.

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