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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Nocturama, Bertrand Bonello, 2016

Publié par Romaric Berland sur 21 Septembre 2016, 17:37pm

Catégories : #Cinéma européen

Nocturama, Bertrand Bonello, 2016

Qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, il faut bien reconnaître que Bertrand Bonello n'a pas froid aux yeux. Centré sur un groupe de jeunes terroristes ayant pour projet de dynamiter des monuments et des immeubles parisiens (la statue de Jeanne d'Arc, le ministère de l'Intérieur, la tour d'un groupe financier à la Défense...), Nocturama s'insère de façon détournée mais évidente dans une actualité compliquée. Ecrit et pensé avant les attentats de l'année 2015 (le film devait d'ailleurs s'appeler Paris est une fête avant que le livre d'Heminghway ne soit rattrapé par les évènements du 13 novembre), le long-métrage de Bonello, par le regard qu'il pose sur la jeunesse et le terrorisme, est à la fois une oeuvre ultra-contemporaine et complètement anachronique. Ultra-contemporaine d'abord, parce qu'elle s'attache à retranscrire un "climat", celui de notre époque angoissée, considérée comme une ère de décadence. Complètement anachronique d'autre part, parce que la jeunesse qui veut tout faire sauter à l'heure actuelle (quand elle ne veut pas se faire sauter elle-même), ce n'est pas du tout celle que filme Bonello. Nocturama est une oeuvre prémonitoire qui arrive paradoxalement trop tard. Elle parle du monde d'aujourd'hui tout en passant à côté de la réalité de ce monde. Finalement, l'entreprise de Bertrand Bonello est à l'image de celle de ses personnages. Ils posent des bombes, font sauter quelques symboles en pensant changer le monde, puis finissent par se cacher dans un centre commercial pour fuir la réalité et les conséquences de leurs actions. A la fois dedans et dehors, conscients et inconscients, lucides et aveuglés, Bonello et ses personnages marchent de concert. Nocturama est une révolution théorique, abstraite, une entreprise à part qui parvient à trouver dans cette posture singulière et en décalage un point d'ancrage passionnant pour penser le présent.

Très ambitieux sur le plan formel, le film se découpe en deux parties distinctes. Une première où Bonello se contente de filmer les trajectoires de ses personnages en route pour commettre leurs attentats sur le modèle du Elephant d'Alan Clarke. Purement visuelle, quasiment muette, cette partie sidère par sa limpidité et sa puissance plastique. Le réalisateur y affirme d'emblée ses partis pris esthétiques : minimalisme de la forme, sécheresse narrative, neutralité du regard pour laisser penser le spectateur par lui-même et créer un suspense évident. Enfin, la seconde partie suit le groupe se réfugier dans un centre commercial après avoir commis leurs attentats. Bonello joue sciemment des contrastes entre ces deux chapitres. Le mouvement laisse la place à l'errance puis à la stase; à l'organisation de l'attentat répond la désorganisation progressive du groupe où chacun est confronté à ses actes et s'isole dans la peur; une fois l'action accomplie, la parole se libère et les certitudes vacillent. Tout Nocturama réside dans ce point de bascule, dans ce moment pivot où, une fois les attentats réalisés, une fois les idées traduites en action, un moment de vertige survient : et après ? Que faire après avoir exprimé son refus du monde tel qu'il est, après avoir nié le réel tel qu'il nous est donné ? Après, plus rien. On redevient des gamins, on joue à cache-cache et aux révolutionnaires dans un grand magasin, on goûte toute la vacuité abyssale de notre nihilisme.

Dans son essai éponyme, Camus disait de "l'homme révolté" qu'il était celui qui disait "non", mais qu'il devait aussi être celui qui passe d'une posture de refus à une posture d'affirmation. Quel monde opposer à celui que l'on nie ? quelle ère inventer face à celle que l'on détruit ? Bonello regarde droit en face la désillusion politique et idéologique de la jeunesse d'aujourd'hui, qui dans son idéalisme désespéré, se contente de tout faire sauter à défaut de savoir quel monde reconstruire. S'il épouse leur naïveté juvénile avec une tendre sympathie, s'il rejoint leur volonté de changer les choses, Bonello ne manque pas également de souligner l'aspect illusoire et surtout stérile d'une telle entreprise. Du polar urbain au huis-clos, de la liberté à l'enfermement, du monde à sa négation : Nocturama est un film qui se déploie à travers tout Paris pour finalement se replier entre quatre murs et s'achever dans l'asphyxie, dans les dédales labyrinthiques d'un grand magasin mortifère. Le centre commercial est une étrange matrice, un cocon protecteur où le groupe de jeunes revient dans l'antre de ce système qu'ils ont pourtant voulu dynamiter. Manière habile de souligner qu'aux yeux de cette jeunesse, il n'y a pas d'autre utopie à opposer au capitalisme mondialisé, globalisé, intériorisé dans les consciences. Les uns et les autres se déshabillent et enfilent les costards chics qui pendent dans les rayons (étrange façon de changer de peau), Yacine se promène dans les boutiques et y croise son double sous forme de mannequin, le maquis se transforme en festin où l'on danse et l'on boit loin des regards et des écrans de télé. Le groupe se rêve anticonformiste mais c'est au contraire son conformisme maladif qu'il trahit (belle idée de faire du chef du groupe un étudiant de Science Po se baladant avec une kalashnikov en plastique...).

"Maintenant plus rien ne sera jamais pareil" dira un des personnages. Mais le jeune David brave l'interdit et s'évade du magasin pour éprouver la réalité de leur entreprise. Quel visage à ce nouveau monde qu'ils ont inventé ? "Certains disent que c'est la guerre, d'autres chantent" dira une Adèle Haenel dans un caméo un peu maladroit. Pourtant, c'est un fait : rien n'a changé. David se trouve face à un Paris endormi, apathique, face à un monde qui s'impose comme inébranlable. Et c'est ce monde bien réel et tragique qui fera irruption dans le centre commercial en fin de film, sous la forme d'un commando du RAID, pour les exécuter un à un le long d'une séquence extrêmement dure. Nocturama raconte cet égarement-là : celui d'une jeunesse nihiliste et dépolitisée, qui met sur pied un attentat désincarné, abstrait contre une poignée de symboles qui n'ont aucune cohérence les uns avec les autres (quelle logique politique dans le fait de tuer le patron d'HSBC et de brûler Jeanne d'Arc ?). C'est une révolution stérile, un fantasme de destruction totale sans la moindre réalité et qu'ils éprouvent du haut de leur tour d'ivoire (le magasin comme caverne platonicienne). La beauté du film de Bonello est de filmer une apocalypse qui ne se joue donc pas à l'extérieur, dans la société française, mais qui se joue à l'intérieur du magasin, dans l'intimité de ces jeunes qui ont tué symboliquement le rapport qu'ils entretenaient avec le réel et le monde.

On peut comprendre ainsi la frustration de tout un pan du public et de la critique. Nocturama est un film qui trahit résolument l'attente des spectateurs. Il ne parle pas de Daesh, de djihadisme, de la France en état d'urgence. Ou plutôt il en parle, mais de biais, par petites touches plus ou moins subtiles (la discussion autour du "paradis") ou en convoquant des images aux résonances toutes particulières (les explosions filmées en split-screen, la séquence de l'assaut, autant d'images qui ramènent à d'autres vues et revues dans les médias). En choisissant de rester neutre, en refusant d'expliquer le geste et les motivations de ses personnages, en assumant l'hermétisme de sa mise en scène et de son écriture, Bonello ouvre les interprétations. Il ne veut pas dire quoi penser et laisse sa liberté critique au spectateur. Plutôt que de donner des réponses simplistes, des pistes toutes faites, des idées à l'emporte pièce, le réalisateur prend le risque de dérouter, d'interroger, de prendre ses distances avec l'actualité (sa jeunesse idéaliste est plus proche de celle des années 70 que d'aujourd'hui). Quitte à parfois se perdre au détour d'une scène ou d'une idée, quitte à parfois donner l'impression qu'il cherche un peu à noyer le poisson (l'intervention des SDF, très dispensable, la scène de cabaret sur My Way ou la danse frénétique avant l'assaut, belles scènes de virtuosité creuse). Et si on peut également lui reprocher une construction narrative un peu alambiquée et quelques effets de style dispensables, une chose reste sûre : Nocturama est un film qui impose sa singularité dans le paysage du cinéma français, un paysage particulièrement prolifique et osé en cette belle année 2016. Voilà une oeuvre qui donne à penser, qui prend des chemins de traverse, qui étonne dans ses choix et qui fascine malgré ses errements. Nocturama, c'est un grand film politique perdu dans le flou artistique.

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