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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho, 2016

Publié par Romaric Berland sur 10 Septembre 2016, 10:16am

Catégories : #Cinéma asiatique

Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho, 2016

Dernier train pour Busan est une véritable surprise. Ce qui pouvait s'annoncer comme un énième blockbuster asiatique singeant le cinéma de genre américain se révèle une série B fiévreuse, virtuose et parfaitement menée qui pulvérise nos attentes. Entre le cinéma de Bong Joon-Ho et les films de George Romero, Yeon Sang-Ho trace une voie médiane, bien à lui, où action échevelée et parabole socio-politique avoisinent avec une efficacité redoutable. En Corée, une mystérieuse épidémie transformant les gens en zombies plonge le pays dans le chaos et l'anarchie. Lancé dans un train direction Busan -seule ville manifestement épargnée par l'horreur- Seok-Woo, un banquier doublé d'un père absentéiste, emmène sa fille Soo-Ahn retrouver sa mère...La grande force de Yeon Sang-Ho est de s'inscrire ouvertement dans la veine politique et allégorique des films de George Romero tout en repensant de manière radicalement nouvelle la portée symbolique du genre. Si dans Dawn of the dead, le mort-vivant allégorisait le consommateur abruti de la société de consommation éternellement voué à errer dans un centre commercial, les zombies de Yeon Sang-Ho s'apparentent plus à des créatures anarchistes animés par une volonté de destruction totale. De victimes aliénées du capitalisme, ils sont devenus des Indignés/Enragés du système déterminés à tout faire sauter. Car Yeon Sang-Ho l'a compris, si la figure du mort-vivant est si puissante au cinéma, c'est parce qu'elle fait office de révélateur du monde contemporain, elle éclaire la réalité mortifère de l'ultra-libéralisme sous une lumière angoissante. L'intérêt du film se déporte donc naturellement des zombies pour aller vers le monde des vivants.

A travers le genre du survival et du film catastrophe, Dernier train pour Busan se révèle alors une satire très virulente sur l'individualisme ravageant la société sud-coréenne. Yeon Sang-Ho joue avec ses personnages comme autant de figures symbolisant les différentes classes sociales et les travers de ses contemporains. Il trouve un juste équilibre entre caricature et réalisme, tout en arrivant à prendre ses distances avec le Snowpiercer de Bong Joon-Ho (autre parabole socio-politique située dans un train métaphorique). Alors que Bong répartissait les différentes classes sociales dans des wagons distincts pour signifier le cloisonnement de la société capitaliste et sa logique carcérale, Yeon Sang-Ho les concentre au contraire, il force leur cohabitation dans le plan pour révéler la dissolution totale des liens de solidarité dans la Corée ultra-libérale et l'extrême fragilité du système. Ce qu'il montre à l'image, c'est l'atomisation d'une société plongée dans les "eaux glacées du calcul égoïste" (pour citer la célèbre formule de Karl Marx). Yeon Sang-Ho procède alors à un renversement axiologique radical (pour ne pas dire "révolutionnaire") dans l'économie du film de zombie. Si chez Romero, l'enjeu pour les vivants était de ne pas se faire assimiler dans la masse asservie des consommateurs (rester humain pour ne pas devenir ce zombie somnambule, apathique, écervelé produit par le capitalisme), dans Dernier train pour Busan, en revanche, la société des vivants est tellement inhumaine, intolérante, égoïste et matérialiste qu'il vaut mieux être un zombie (voir la puissante scène muette mais éloquente où une vieille femme se laisse sciemment dévorer face au spectacle affligeant que lui donnent à voir les vivants). De fait, Yeon Sang-Ho fait du zombie une figure contestataire, il symbolise la charge de violence, de révolte et de destruction que produit le système capitaliste mondialisé en semant l'injustice (on découvrira que c'est un grand groupe pharmaceutique, dont les comptes frauduleux ont été maquillés par les banques, qui est responsable de l'épidémie). Face à l'individualisme des humains, les zombies sont les seuls personnages à se constituer en force politique et sociale cohérente, ils font corps au sens propre et figuré (voir ce moment où ils s'agglutinent à la locomotive) là où les hommes se dispersent, s'isolent les uns des autres et s'ostracisent entre eux.

Dans le cinéma d'horreur classique, si le monstre surgit comme un facteur de déstabilisation de la société, son éviction en fin de film signe aussi le retour à l'équilibre initial. La communauté a été mise à l'épreuve par le Mal, elle s'est divisée et désorganisée mais, à la fin, elle en ressort plus forte et plus unie. C'est là le schéma classique de tout blockbuster. Mais c'est ce qui fait aussi dire à Guy Debord dans la Société du Spectacle que le cinéma hollywoodien est mensonger car "il réunit le séparé en tant que séparé" (idée qu'on retrouvera dans son moyen-métrage intitulé Critique de la Séparation). En d'autres termes, les films hollywoodiens donnent l'image d'une société fondée sur la diversité sociale mais cette diversité se trouve dépassée dans une unité plus globale qui est purement illusoire : dans les films américains, l'ouvrier, le banquier, le policier, le journaliste et l'homme politique sont unis dans la communauté mais aux yeux de Debord, ils restent membres de classes sociales profondément antagonistes, d'où le mensonge idéologique produit par ce cinéma commercial. Mais à aucun moment Yeon Sang-Ho ne jouera cette carte-là. Il n'y a pas de réunification possible de l'humanité ou de la société dans Dernier train pour Busan. Le réalisateur se contente d'observer un processus d'émiettement permanent où le motif de la séparation se répète et se rejoue de façon obsessionnelle pendant tout le film (avec ce que cela implique comme résonances traumatiques dans un pays qui a vécu dans sa chair la séparation en 1953 à la fin de la Guerre de Corée). Séparation à l'échelle d'une famille décomposée (Seok-Woo est en instance de divorce avec sa femme, partie du foyer familial), séparation d'un père en devenir avec l'enfant qu'il ne verra jamais naître, séparation de deux soeurs unies jusque dans la mort...C'est dans ce motif de la rupture familiale et du sacrifice que Yeon Sang-Ho creuse le mélodrame et le fait surgir avec une véritable puissance émotionnelle. Aux yeux du réalisateur, la Corée n'a jamais paru aussi fracturée.

Un peu comme The Strangers quelques mois avant lui, c'est en ayant recours au fantastique et à l'horreur que Dernier train pour Busan parvient à synthétiser les peurs d'hier (la guerre civile) et d'aujourd'hui (la déshumanisation ultra-libérale). Il met à jour la charge d'agressivité et de violence qui agite la Corée du Sud, ce petit pays qui a accueilli à bras ouvert le miracle économique asiatique, qui réprime toujours aussi violemment ses manifestations (fantôme perpétuellement rejoué du massacre de Kwangju) et qui se sent dans un état de siège permanent. Tout le propos du film peut d'ailleurs se résumer dans cette scène où le chef d'entreprise zombifié (le grand méchant de l'histoire) attaque Seok-Woo, sa fille et la femme enceinte. Façon habile et littérale de faire voir à l'image comment ce grand monstre qu'est le capitalisme menace d'implosion la cellule la plus essentielle de la société : la famille. Mais la force du film de Yeon Sang-Ho est de parvenir à incarner tous ce propos politique et social dans une oeuvre spectaculaire et divertissante, à la mise en scène renversante. En trouvant cet équilibre incroyable entre film apocalyptique complètement stressant et mélodrame familial absolument poignant, le réalisateur crée sans nulle doute l'un des meilleurs roaller costers émotionnels de l'année. Certes, beaucoup objecteront que Yeon Sang-Ho n'invente rien et qu'il se contente de se mouler dans une veine déjà toute tracée par George Romero. Sauf que le réalisateur s'empare du genre et le booste avec une énergie et une audace qui n'appartiennent qu'au cinéma coréen lorsqu'il est à son plus haut niveau.

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