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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Toni Erdmann, Maren Ade, 2016

Publié par Romaric Berland sur 20 Août 2016, 13:08pm

Catégories : #Cinéma européen

Toni Erdmann, Maren Ade, 2016

Aux côtés de Elle et Ma Loute, Toni Erdmann manifeste la place importance donnée au rire et à la comédie au dernier festival de Cannes. Avec ce retour de l'humour sur le devant de la scène, c'est un peu comme si le genre comique traditionnellement conspué était en passe de devenir l'ultime refuge du cinéma d'auteur (souvent jugé austère) face à un réel tragique. Ces films joyeux et railleurs, exubérants et décomplexés imposent le rire de Démocrite comme un remède puissant et cathartique face aux horreurs de la vie, à la noirceur de l'âme humaine et au désenchantement du monde. Dans ces oeuvres, le rire est une arme corrosive, une explosion libératrice et euphorique face à un réel jugé désespérant ou monstrueux. Il offre une prise de distance salutaire avec le monde, il en moque les règles, il dédramatise les évènements ou bien démystifie les apparences. En ce sens, ce n'est pas un hasard si ces films brillants et inattendus se refusent au réalisme. Dans Ma Loute, Elle et Toni Erdmann, il ne s'agit pas de représenter servilement le réel tel qu'il est, de coller à la vraisemblance des caractères et des situations. Avec le rire, ces oeuvres se lancent dans une reconquête poétique du monde, ils défient la réalité et la pose comme une donnée qui doit être dépassée, renversée, bref, en un mot, réinventée.

Or ces enjeux, ils sont au coeur du dernier film de Maren Ade. Dans une époque dominée par l'ultra-libéralisme, la loi impitoyable de l'économie et l'esprit de sérieux, la réalisatrice allemande raconte la tentative de Winfried, un père qui part à Bucarest pour réenchanter le quotidien rigoriste et glacial de sa fille Ines chargée de délocaliser des entreprises à l'étranger. Sous le déguisement de Toni Erdmann, un alter-ego qu'il s'est fabriqué, le père dérègle la vie de sa fille par une série de gags et de happenings joyeux. Si Ma Loute et Elle imposaient un humour satirique et féroce qui faisait imploser les bornes du réel par le recours au grotesque et à l'absurde, Toni Erdmann part du réel pour questionner la place et la possibilité de l'humour dans le monde d'aujourd'hui. Qu'on se le dise d'emblée, le film de Maren Ade n'est pas cette comédie pop et légère que les distributeurs ont voulu nous vendre. Toni Erdmann est certes truffé d'humour, mais son rire est dépressif, profondément triste. L'humour y est une chose précieuse parce que menacée d'exténuation dans un monde qui a perdu l'envie de rire et le sens de la dérision. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Winfried apparaît grimé en mort-vivant en début de film : le personnage incarne l'esprit utopique et naïf d'une génération en train de mourir et qui rêvait d'un autre monde que celui froid, inhumain, calculateur porté par ses enfants.

Car aux yeux de Maren Ade, c'est bien l'univers capitaliste occidental qui offre le spectacle d'un monde zombifié. "Es-tu un être humain ?" finira même par demander Winfried à sa fille carnassière et que ses supérieurs qualifient de "bête" pour la complimenter. Par les pouvoirs libérateurs du déguisement et du masque, Winfried introduit de la fiction et de l'inattendu dans l'univers dévitalisé de sa fille -en somme, il injecte de la vie. Par sa présence importune, perturbatrice, il révèle les artifices du jeu social et fait tomber les masques des uns et des autres. C'est un peu comme si Winfried entrait par effraction dans la "société de la glaciation" représentée dans les films de Michael Haneke pour la faire imploser avec sa perruque, ses fausses dents et son coussin péteur. Contre les logiques du marché, le rire est improductif : Maren Ade le revendique comme une arme salutaire face aux politiques mortifères des Etats. Winfried ne pense pas autrement lorsqu'il demande à un paysan roumain vivant à côté d'un puits de pétrole de "garder son sens de l'humour", comme s'il s'agissait de la dernière chose sur terre que l'économie ne pouvait acheter, que l'homme ne pouvait se faire aliéner.

La vision politique de Maren Ade peut sembler manichéenne, mais elle cherche moins à analyser la réalité du capitalisme qu'à comprendre comment l'homme se porte au sein de ce système (avec Ines, le centre d'attention du récit). Cela aboutit à une incroyable séquence de fête d'anniversaire, sommet comique et tragique du film puisqu'en se mettant à nu (littéralement), en se libérant des rapports hiérarchiques, Ines s'émancipe avec ivresse de son milieu oppressant tout en orchestrant un suicide social d'une poignante sincérité. A la fois doigt d'honneur adressé au monde entier et appel au secours désespéré, ce morceau de bravoure illustre parfaitement l'ambiguïté du rire chez Maren Ade : c'est un rire tragique, l'ultime garde-fou pour conjurer la mort. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le père revêt dans cette même scène le babugeri, costume traditionnel bulgare censé éloigner le mauvais sort. De fait, avec son humour inconséquent, puéril, maladroit, Winfried cherche à exorciser sa fille tout en lui offrant un retour en enfance : il fait du réel un espace de jeu, le terrain d'une fable qui tourne tout et tout le monde en dérision (sans pour autant qu'il s'agisse d'un rire moqueur, agressif, humiliant). Il s'agit de rire avec sa fille et non contre elle, il s'agit pour le père de réintroduire du plaisir gratuit dans sa vie mécanique et dénuée de toute possibilité de jouissance. C'est un rire de communion et de réunion qu'offre Winfried à sa fille, et que nous offre Maren Ade à nous, spectateurs.

Dans Toni Erdmann, la comédie est donc l'instrument d'une conversion. Conversion d'une fille insatisfaite initiée à la simplicité du bonheur et qui retrouve un terrain d'entente avec son père. Conversion du réel dont la gravité est moquée et dont le rire réenchante les possibles. Sans jamais sombrer dans le mélo ou dans le psychologisme grossier, Maren Ade maîtrise son écriture, jongle habilement avec nos émotions, produit un film doux et humain. Et c'est ce qui fait son prix. Mention spéciale à Peter Simonischek et Sandra Hüller, tous deux formidables.

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