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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Predator, John McTiernan, 1987

Publié par Romaric Berland sur 31 Août 2016, 16:03pm

Catégories : #Cinéma américain

Predator, John McTiernan, 1987

Avec ses héros virils et ultra-bodybuildés, son patriotisme de façade et son contexte de Guerre Froide, on aurait vite fait de voir en Predator un exemple parfait du cinéma d'action américain des années 80, celui de l'ère Reagan proclamant "America is back". Après la crise morale et politique des années 70 enregistrée par une décennie de cinéma contestataire, les blockbusters des années 80 ont voulu effacer les traumas et redorer le blason d'une superpuissance à l'image écornée (gagner la guerre du Vietnam dans Rambo II, retrouver le goût de l'aventure dans Indiana Jones, ou s'attaquer à la conquête des étoiles dans le bien nommé Star Wars qui donna son nom, rappelons-le, à un projet de bouclier anti-missile sous l'administration Reagan). Il est vrai que l'oeuvre de John McTiernan a marqué le prolongement de ce cinéma réactionnaire et revanchard dans les années 90, avec la trilogie Die Hard en particulier. Pourtant, s'il respecte scrupuleusement le programme de ce cinéma d'action sous testostérone, Predator se pose aussi comme un cas limite. En plongeant ses G.I.s dans l'enfer d'une jungle d'Amérique du Sud et en confrontant la star de Terminator à un alien surpuissant lancé dans un safari humain, John McTiernan pousse la culture viriliste du cinéma d'action jusque dans ses derniers retranchements pour la faire imploser discrètement.

Ce qui frappe d'entrée de jeu, c'est la limpidité et l'efficacité de la mise en scène. Dans la lignée de The Thing de John Carpenter, McTiernan produit un slasher redoutable où les motifs de la vision, du regard, du champ et du hors-champ sont centraux. Dans Predator, voir est un enjeu de pouvoir. Confrontés à une créature invisible et voyeuriste, les soldats dirigés par Dutch sont condamnés car ils ne peuvent localiser le monstre ni se soustraire à son regard omniscient (rendu manifeste par des plans en caméra subjective et tournés en vision thermique). Trimbalant le spectateur entre le point de vue aveugle des personnages et celui tout-puissant du Predator, McTiernan accentue la tension dramatique en révélant dans le champ et dans la scène la présence effective de la menace (alors que le cinéma d'horreur joue d'ordinaire sur la dissimilation puis l'intrusion brutale du monstre qui sort du hors-champ pour envahir le cadre). A l'image du parasite de The Thing qui copie ses victimes et hante l'image, le Predator annule l'opposition classique entre champ et hors-champ. Mieux, comme chez Carpenter, il ramène le hors-champ dans le champ même, il est ce point aveugle que les personnages ont sous les yeux mais qu'ils ne peuvent pas percer à jour. Ainsi, tout le suspense du film repose moins sur ce qui peut surgir dans le cadre que sur ce qui l'habite et qu'on ne peut pas voir. Avec perversion, John McTiernan somme ainsi le spectateur à déchiffrer l'image avec les personnages, il nous met dans la même position d'aveuglement qu'eux. En obstruant notre regard avec de la végétation, en cherchant des angles obliques avec peu de profondeur de champ, il troue le cadre et réduit la part du visible à presque rien. L'angoisse n'en est que plus forte.

"Nos balles ne touchent rien" dira un des soldats : incapables de voir et de percer la menace à jour, les supers G.I.s de Predator sont réduits à l'impuissance. Là réside l'intérêt du film de McTiernan, dans cette façon de mettre en scène la masculinité hyperbolique des films d'action des années 80 pour finalement la dénoncer comme artificielle. Avec un certain sens du second degré, le réalisateur surligne les attributs physiques et métaphoriques qui viennent construire cette virilité outrancière : corps massifs imbibés de sueur, couteaux à la longueur démesurée, équipement explosif, sulfateuse à gros calibre portée au niveau de la ceinture...Les symboles phalliques pullulent et viennent construire cette représentation glorieuse du corps masculin tout-puissant, imposant et dominateur crée par l'ère Reagan. La force du film est alors de faire du Predator une figure castratrice qui fait voler en éclat cette représentation idéologique du corps glorieux américain : il éventre Blain et coupe le bras de Dillon, il dépèce les cadavres de ses proies pour ne laisser derrière lui que l'image de dépouilles mutilées et humiliées. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Dutch remarque que le Predator ne s'attaque qu'aux hommes possédant une arme (autre attribut phallique s'il en est...). Surtout, le coup de génie de John McTiernan a été d'engager Arnold Schwarzenegger, le grand corps machinique et indestructible des années 80, pour mieux le mettre à genoux et le traîner dans la boue, au sens propre. Face à la toute-puissance du monstre, Dutch réalise qu'il ne peut rivaliser sur le plan physique, il ne fait pas le poids. Ce n'est pas en imposant son corps massif comme une arme qu'il ira à bout du Predator. Au contraire, c'est en effaçant sa présence, en dissimilant les traces laissées par ce corps finalement encombrant que Dutch pourra échapper au regard de l'alien, et donc l'éliminer.

De sorte que Predator peut se lire comme une oeuvre qui égratigne le corps américain des années Reagan incarné par Schwarzenegger, Sylverster Stallone et leurs émules sous couvert de le glorifier une nouvelle fois. C'est une oeuvre qui moque ce corps factice, hypertrophié, gonflé comme un ballon de baudruche prêt à éclater. Même battu, le Predator rira lui aussi de Dutch et de sa force stérile. Dans ce rire complètement glaçant, à la fois humain et monstrueux, c'est tout ce que l'Amérique a refoulé qui ressurgit brutalement comme un cauchemar : en mourant dans un champignon atomique, le Predator ravive la hantise du désastre nucléaire. En survivant seul à la catastrophe, Dutch rejoue la tragédie de la guerre du Vietnam. Mais comme tous les héros américains de la période, il sortira du film en soldat victorieux et que rien n'a ébranlé. Dans le film de McTiernan, si le Predator devait symboliser un Mal invisible, celui-ci aurait pour nom "déni". C'est l'aveuglement de tout un pays qui se gonfle d'orgueil et de puissance pour faire croire que tout va bien. Mais tout est faux.

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