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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


Man on high heels (Le flic aux talons hauts), Jang Jin, 2016

Publié par Romaric Berland sur 15 Août 2016, 07:40am

Catégories : #Cinéma asiatique

Man on high heels (Le flic aux talons hauts), Jang Jin, 2016

Avec son ouverture punchy rappelant celle d'A bittersweet life, Jang Jin annonce d'emblée la couleur. Fort d'une mise en scène poseuse sublimant la virilité de son personnage principal, le coréen surjoue les effets de style du polar jusqu'à la caricature : dans une boîte de nuit, Yoon, un policier légendaire aux méthodes expéditives, étale à lui seul une flopée de gangsters sans tirer une balle. Entre violence sèche et envolée cartoonesque, cette introduction surprenante dit bien la volonté de surligner les clichés sexistes du genre pour mieux les dépasser. Pour Jang Jin, c'est une façon habile d'électriser le spectateur, et de dénoncer une posture en affirmant qu'il ne jouera pas ce petit jeu-là par la suite. Car sous ses apparences de super-flic viril et musculeux, le héros de Man on high heels désire devenir une femme. C'est là tout l'enjeu du dernier film de Jang Jin : mettre à mal le genre codifié du polar coréen à travers son héros transgenre.

Pour se faire, le réalisateur fait tanguer son récit entre film de gangster et mélodrame à fleur de peau. Il s'agit de jouer avec les stéréotypes et de confronter un genre traditionnellement "de mec" avec un autre "pour les filles" (à l'image du personnage tiraillé entre deux identités). Mais le résultat déçoit : en dépit de son pari initial, Man on high heels se révèle un polar conventionnel. La faute à Jang Jin qui ne va pas au bout de ses intentions puisqu'il se refuse à orchestrer l'implosion des genres qu'il comptait pourtant renouveler. A force de vouloir ménager la chèvre et le chou, le thriller et le mélo, le réalisateur reste sage et ne sort pas des cases. Alourdi par une intrigue gangstériste peu passionnante et qui finit par prendre le dessus, le récit perd en intérêt et l'argument transgenre se résume à peau de chagrin (soit quelques flashbacks couleur guimauve bercés par du piano pour raconter le premier émoi homo de Yoon). C'est d'autant plus regrettable que Jang Jin avait toutes les cartes en main pour réussir. Le réalisateur a parfaitement conscience de la portée homo-érotique du polar, de sa façon de magnifier les figures masculines, de les sexualiser à l'extrême en insistant sur leur virilité rugueuse (sur le modèle du western). Avec sa bromance parodique entre Yoon et le parrain Heo-Gon, il moque aussi avec beaucoup d'humour les rapports d'amitié et d'admiration qui se tissent entre les hommes dans ce genre qui surjoue l'hétérosexualité. Mais Jang Jin se contente de ces notes humoristiques. Il ne cherche pas à atteindre le point de rupture, à redéfinir le cadre des genres, à renverser les lignes de partage. Il campe sur des positions pré-établies et, à l'image de son héros, il ne va pas au bout de sa transformation, comme si jouer avec la ligne lui suffisait amplement par peur de s'attirer les foudres d'un public finalement pas si tolérant. Mais le réalisateur aurait eu tout à gagner d'emmener son film sur le terrain de la franche parodie, à l'image de sa séquence d'intro désinvolte. C'est dans l'humour et la caricature que se tenait peut-être le secret d'un renouvellement genré (dans tous les sens du terme), comme un moyen de renverser les cadres en les dénonçant. Mais ces promesses demeureront lettre morte, comme une greffe mal engagée et qui n'a pas vraiment pris...

Mais au fond, est-ce que cette entreprise est chose nouvelle ? Avec sa violence glacée, son lyrisme romantique, sa mise en scène stylisée, Man on high heels se pose bel et bien comme un nouvel ersatz d'A bittersweet life, sorti en 2004. Plus subtilement que Jang Jin, Kim Jee-Woon avait déjà mis en relief dans son implacable film de vengeance la dimension homo-érotique du polar, comme une discrète ligne à peine perceptible mais bien là. Chez Kim, la véritable histoire d'amour était moins celle entre Lee Byung-Hun et la maîtresse du parrain (très chaste, très fade), qu'entre le parrain et son bras droit. La trahison mafieuse prenait la forme d'une querelle sentimentale, et la vengeance était un moyen masqué pour exprimer la blessure amoureuse. De sorte que la violence devenait pour les deux hommes un moyen (et un prétexte) pour refouler la pulsion homosexuelle coupable qui les unissait. En ce sens, sous cet angle inattendu, A bittersweet life pouvait déjà se lire comme un beau film secret et pudique sur la frustration et le refoulement. Par comparaison, avec son argument transgenre fièrement revendiqué puis finalement laissé de côté, Man on high heels se révèle moins subtil et plus racoleur.

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