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For now we see through a glass, darkly...

Un blog consacré aux cinémas de tous âges et de tous horizons


The Strangers, Na Hong-Jin, 2016

Publié par Romaric Berland sur 17 Juillet 2016, 14:18pm

Catégories : #Cinéma asiatique

The Strangers, Na Hong-Jin, 2016

Depuis quelques années, on pensait avoir fait le tour du cinéma coréen, de son pessimisme, de sa violence. Les films se succédaient et finissaient par tous se ressembler, ressassant de manière obsessionnelle le mauvais fond de l'âme humaine, le Mal niché dans la société, l'irresponsabilité morale de personnages anti-héroïques frappés de plein fouet par l'horreur. Tandis que certains réalisateurs n'intéressent plus vraiment (Park Chan-Wook, Kim Ki-Duk) et que d'autres sont partis aux Etats-Unis pour un résultat plus ou moins réussi (Bong Joon-Ho, Kim Jee-Woon), Na Hong-Jin est peut-être le seul réalisateur resté en Corée qui a su maintenir l'attention de la critique et des spectateurs. Alors que ses pairs ont tous émergé au début des années 2000, Na est arrivé sur le tard avec The Chaser en 2008 et fait office de cas à part au sein de cette nébuleuse. S'il prend ces réalisateurs comme modèles (surtout Bong Joon-Ho et son Memories of Murder), Na Hong-Jin semble vouloir mettre en crise le thriller coréen : il s'agit de faire imploser le genre en le poussant dans ses retranchements, de le déformer en en déployant la logique jusqu'au bout. Avec sa spirale de violence infernale et son scénario alambiqué à l'extrême, The Murderer créait chez le spectateur un profond sentiment d'absurde et laissait poindre une ironie distanciatrice à l'égard du récit et du genre. Le film semblait déjà un commentaire sur l'état du thriller coréen en 2011, à un moment où les réalisateurs commençaient à s'essouffler sérieusement et se mettaient à virer dans le grand-guignol et la surenchère (la même année sortait J'ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon, gros dérapage pas du tout maîtrisé, dont les boursouflures rendaient manifeste la déperdition du genre). Au contraire, pour Na Hong-Jin, en faire trop était un moyen de court-circuiter le thriller et sa logique outrancière pour mettre sur le devant le propos géo-politique et métaphorique de son récit : si le jeu de massacre virait à la mécanique stérile, c'était pour mieux dire la barbarie du système capitaliste.

Or, avec The Strangers, le jeune réalisateur soumet le polar coréen au même type de court-circuit. Derrière ce qui se présente comme un récit attendu et conventionnel (dans un petit village de campagne, un policier gauche et trouillard est confronté à une vague de meurtres en série sanglants et inexplicables), Na Hong-Jin opère une embardée surprenante et inattendue vers le fantastique et le cinéma d'horreur. Face aux meurtres à répétition et à la présence angoissante de l’irrationnel, l’imagination s’emballe et tout le monde semble incriminer un étranger japonais vivant en retrait du village et désigné comme étant un fantôme. Superstition ? Recherche d'un bouc émissaire ? Ou présence manifeste d'un Mal visible par tous et que l'on peut même toucher du doigt ? Le petit coup de génie de Na est d'introduire le surnaturel dans le cadre réaliste du polar en jouant avec notre incrédulité de spectateur et avec celle des personnages. Il entrechoque les deux genres en exploitant la dissonance qu'elle produit. D’abord présenté comme une blague ou une fable sans réalité, le surnaturel (qui désigne couramment ce que l’on ne peut voir et toucher, ce que l’on ne peut expliquer) s’incarne dans The Strangers. Le fantastique devient réalité, il prend forme et contours dans le monde quotidien. Ce qui est au départ une simple mécanique comique devient ainsi progressivement un ressort à suspense au fur et à mesure que l’irrationnel contamine la réalité du polar, que le Mal impose sa présence terrorisante et indubitable autour des personnages. The Strangers se révèle alors comme un grand film mutant. Na Hong-Jin, en savant fou, opère la contagion d'un genre par un autre à travers la diffusion d'un Mal lui-même contagieux. En d'autres termes, l'intrusion du fantastique est facteur de dérèglement du thriller comme de la communauté. Déracinant ce que l'on pourrait appeler le "Mal coréen" de son terreau social, le réalisateur confronte ses personnages à un Mal absolu, d'essence mythique et même biblique.

La citation de Saint Luc en ouverture du film pose les problématiques de la vision et de la croyance comme centrales. Pour Jong-Gu comme pour le spectateur, voir c'est croire et le policier ne cessera de vouloir se confronter au Japonais pour élucider où se cachent les racines du Mal. Chez Na Hong-Jin, le vrai problème n'est pas de savoir comment éradiquer le Mal mais surtout de savoir où le localiser, de déceler où il se trame. Mais par la force d'une écriture vertigineuse enchaînant les rebondissements de façon machiavélique, Na Hong-Jin orchestre notre propre désorientation morale. Où est le Mal, d'où vient-il et pourquoi ? En offrant une incarnation littérale du Diable, The Strangers donne un tour métaphysique aux interrogations du réalisateur. Chez lui, le Mal est une emprise dont il faut se libérer. Dans The Chaser, Joong-Ho voulait arrêter le tueur pour trouver la rédemption, son parcours se révélait un chemin de croix fortement symbolique. Dans The Murderer, Gu-Nam était prisonnier d'un jeu de manipulation dont il voulait démêler les ficelles pour pouvoir mourir en paix. Dans The Strangers, Jong-Gu doit purement et simplement exorciser sa famille et trouver un moyen de libérer le village d'une malédiction réelle. Se dégager du Mal, se libérer de son emprise, sauver son âme en conjurant et en éliminant la menace : l'exorcisme se révèle le motif central de l'oeuvre de Na Hong-Jin. En témoigne cette scène proprement démente de rituel chamanique où le but est bel et bien de mettre en transe le spectateur par un travail spectaculaire sur la bande sonore et sur le montage alterné qui dévoile une lutte surnaturelle entre deux sorciers. Moment hystérique et terrorisant où le rythme du film s'emballe, cette séquence dit bien l'enjeu proprement cathartique du cinéma de Na Hong-Jin. L'exorcisme, c'est une violence faite au sujet, c'est une mise en crise hystérique des passions et des pulsions de l'individu pour le purger. C'est une lutte qui entend sidérer le sujet et l'épuiser, le vider. A l'image des autres films de Na, The Strangers met en jeu notre fascination morbide pour le Mal, nous confronte à l'horreur pure pour mieux nous laisser dans un état d'hébétude.

Ce cinéma en apparence amoral et ultra-violent se révèle ainsi une entreprise de cure cathartique du spectateur. Na Hong-Jin sublime nos angoisses à l'égard d'un Mal que l'on sait omniprésent et tapi derrière les apparences mais que l'on ne peut déceler, pour mieux en appeler à notre fermeté une fois confrontés à celui-ci. C'est là tout le sens du final où Jong-Gu, contre toute attente, est sommé de rester immobile, patient, dans l'attente pour pouvoir sauver sa famille. Confronté à des manifestations incertaines et changeantes du Bien et du Mal, le dilemme qui saisit Jong-Gu à ce moment est bien celui du spectateur : ne pas "céder à la tentation" comme lui intime le chaman, c'est savoir où se situe la frontière entre les deux. Or la boussole morale des personnages et du spectateur est tellement déréglée que l'homme est toujours la victime des apparences chez Na Hong-Jin. Dans The Chaser, Joong-Ho n'arrivait pas à croire que Young-Min puisse être un tueur car il n'en avait simplement pas l'étoffe. Dans The Strangers, si le Japonais semble la source du Mal au début, cela devient de plus en plus incertain ensuite. Parce que les personnages du cinéma coréen sont toujours irresponsables sur le plan moral, ils sont aveugles à déceler le Bien du Mal et doivent payer cette irresponsabilité par un sentiment puissant de culpabilité : le Mal, ils l'ont favorisé. C'est ce qui fait de ce cinéma une expérience douloureuse et intransigeante. Le pessimisme extrême du cinéma coréen, son refus systématique du happy end, se pose comme une revendication lucide, celle de ne pas mentir au spectateur : comme dans The Host de Bong Joon-Ho, l'irresponsabilité d'un père et à travers lui d'une société ne saurait rester sans conséquence. "Papa est policier", "papa est là" dit Jong-Gu à la fin. Trop tard nous répond Na Hong-Jin : le Mal a déjà fait son oeuvre.

Mais ce que The Strangers nous dit surtout, c'est l'impossible exorcisme d'un cinéma tourmenté, obsédé et traumatisé par l'Histoire (et ce n'est pas un hasard si le Japonais semble un fantôme surgi d'un passé historique qui sera toujours tenu caché). Plus que jamais, Na Hong-Jin a une pratique consciente et réflexive du genre dans lequel il s'inscrit. Face à un cinéma qui n'en finit pas de dire et redire la violence de la nature humaine, qui ne cesse de nous terroriser par sa noirceur et sa misanthropie, le réalisateur rêve son film comme la confrontation ultime et décisive de la Corée avec le Mal qui la travaille de l'intérieur, pour l'en délivrer une bonne fois pour toute. Goksung, le titre original de The Strangers, insiste bien sur l'importance du territoire puisqu'il désigne le village dans lequel le récit se passe. A travers ses plans d'une beauté sidérante de la campagne coréenne, de ses montagnes et de ses forêts, c'est bien l'empreinte du Mal dans le paysage coréen que Na Hong-Jin veut percer à jour. Goksung est un espace sous influence, où resurgit une barbarie fondamentale. En ce sens, à travers cette violence folle qui contamine le village, à travers l'auscultation de cellules familiales gagnées par le Mal et qui s'entretuent indéfiniment, The Strangers semble reconduire le traumatisme et l'horreur de la Guerre de Corée, le vrai fantôme qui hante le film, dans la modernité d'un petit village de campagne. Là réside le coeur secret du dernier film de Na Hong-Jin. Exorciser le cinéma coréen, c'est tenter de conjurer son Histoire, d'en faire le deuil pour de bon afin de se dégager de son emprise, de libérer les consciences de ce traumatisme. Mais Na Hong-Jin sait qu'il s'agit là d'un voeu pieux, et que sous la cendre, le Mal peut toujours resurgir et tout embraser de nouveau. C'est ça Goksung : la réitération d'un Mal intemporel qui resurgit comme une maladie, qu'on attrape comme une fièvre et qui réveille la sauvagerie fondamentale de l'homme dans la communauté pour la faire imploser. Peut-être tient-on là le film terminal du cinéma coréen.

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